Les limites (simplement) logiques de la liberté de Dieu (selon Swinburne)

mercredi 24 décembre 2014, par Denis Cerba

En bref : La liberté parfaite de Dieu de faire ce qu’il veut n’est soumise qu’à certaines contraintes purement logiques : il ne peut faire que ce qu’il juge bon, et il ne peut que faire ce qu’il juge être le meilleur.

Nous avons vu ce que cela signifie de dire que Dieu est parfaitement libre : il n’agit qu’intentionnellement, et ses intentions ne sont ni causées, ni même influencées, par quoi que ce soit d’extérieur à lui.

Il existe néanmoins certaines « limites » à la liberté de Dieu. On peut dire que Dieu « ne peut pas » agir de telle ou telle façon, ou qu’il « doit » agir d’une certaine façon. Mais ces limites ne sont pas vraiment réelles : elles sont simplement logiques. Elles correspondent à des contraintes très générales (mais néanmoins significatives et importantes) que doit respecter la notion théiste de Dieu pour être tout simplement cohérente : on peut dire qu’elles garantissent la cohérence de la notion de liberté divine.

Ces limites (simplement) logiques à la liberté (parfaite) de Dieu concernent le rapport de Dieu aux raisons qu’il a d’agir. Elles sont de deux sortes :

  1. Dieu ne « peut » agir que pour une raison qu’il regarde comme bonne : Dieu agit toujours pour une bonne raison.
  2. Dieu « ne peut pas » ne pas agir pour la raison qu’il regarde comme la meilleure : rien ne peut empêcher Dieu d’agir pour la raison qui lui semble la meilleure.

Ces deux contraintes ressortissent au contenu même de la notion d’« agir intentionnel ».

 Dieu agit toujours pour une bonne raison

La nécessité (logique) pour Dieu de n’agir que pour une raison (qui lui semble) bonne provient de la notion même d’« action » : si agir vraiment, c’est agir intentionnellement, alors c’est toujours agir pour une raison (qui semble bonne à celui qui agit). Autrement dit :

La suggestion que quelqu’un puisse accomplir une action sans avoir la moindre raison de l’accomplir, est incohérente. [...] Pour accomplir une action, il est logiquement nécessaire que je considère que le fait que je l’accomplisse est, d’une façon ou d’une autre, une bonne chose. [1]

Même si je ne fais quelque chose qu’en vue d’autre chose, je n’agis toujours qu’en vue de quelque chose qui me semble une bonne chose. Et même si je me trompe en pensant que ce en vue de quoi j’agis est une bonne chose — il reste que j’agis toujours en vue de quelque chose qui me semble une bonne chose. Il y a là ce qu’on appelle une « nécessité logique » : un agent n’agit que pour une « bonne » raison (c’est-à-dire pour un motif, un propos, une fin, un but..., qui au moins lui semble bon).

Cette nécessité a été soulignée depuis longtemps dans la philosophie occidentale (par Aristote, par Thomas d’Aquin, etc.). On en trouve une expression contemporaine chez le philosophe anglais Stuart Hampshire (1914-2004) :

Un homme ne peut être sincère en acceptant la conclusion que telle façon d’agir est entièrement erronée, si en même temps il embrasse délibérément une telle façon d’agir. [2]

Une telle nécessité, conclut Swinburne, vaut également de la notion théiste de Dieu, sous peine pour celle-ci d’être incohérente :

Dieu, comme les hommes, ne peut pas seulement agir. Il doit agir en vue de quelque chose [for a purpose], et considérer son action comme (d’une façon ou d’une autre) une bonne chose. Donc : il ne peut faire ce qu’il ne considère pas comme, d’une façon ou une autre, une bonne chose. Ce n’est pas une contrainte physique, mais une limite logique. Rien ne saurait être considéré comme une action de Dieu à moins que Dieu ne la voie, d’une façon ou d’une autre, comme une bonne chose. [3]

 Rien n’empêche Dieu d’agir pour la raison la meilleure

Il y a une deuxième contrainte simplement logique qui pèse sur la liberté de Dieu : Dieu ne peut pas ne pas agir quand il a pour ce faire une raison qui lui semble bonne (c’est-à-dire meilleure que toutes les raisons qu’il aurait de ne pas faire cela).

Cette question se pose concernant Dieu, parce que c’est quelque chose que nous expérimentons dans le comportement humain : nous sommes « faibles », nous faisons parfois ce qui nous semble mauvais (ou nous nous abstenons de faire ce que nous reconnaissons être bon)... Mais il faut pousser l’analyse. Si parfois nous faisons ce que nous reconnaissons être mal, ce n’est pas parce que nous aurions une raison plus déterminante de le faire (an overriding reason), mais c’est parce que d’autres types de facteurs (physiques, sensuels, etc.) agissent sur notre volonté et nous déterminent à faire ce qui néanmoins nous semble, tout bien considéré, mauvais : une raison insuffisante ne suffit pas à nous faire mal agir en face d’une raison déterminante, seul le peut un type de facteur qui n’est pas une raison.

Si un homme a de forts désirs sensuels, cela fait sens de supposer qu’il juge qu’il serait (tout bien considéré) préférable de s’abstenir de faire A que de le faire, et de le faire néanmoins intentionnellement ! Ce sont de tels facteurs non-rationnels, que l’agent ne contrôle pas, qui explique la « faiblesse de la volonté », le fait qu’un homme puisse agir « contre son meilleur jugement ». Mais la suggestion qu’un homme puisse considérer le fait de s’abstenir d’accomplir A comme (tout bien considéré) une meilleure chose que de le faire, n’être soumis à aucune influence non-rationnelle qui le pousserait à faire A, et néanmoins faire A — une telle suggestion est incohérente. [4]

Mais dans le cas de Dieu, sa liberté est parfaite : elle n’est soumise à aucune de ces influences non-rationnelles, l’action de Dieu est purement intentionnelle. En face d’une raison d’agir qui lui semble (tout bien considéré) la meilleure, Dieu ne peut donc qu’agir de cette façon !

Il s’ensuit qu’un agent parfaitement libre n’accomplira jamais une action s’il juge que (tout bien considéré) il serait pire d’accomplir cette action que de s’en abstenir ; il n’accomplira jamais une action s’il reconnaît des raisons plus déterminantes de s’en abstenir que de l’accomplir. De la même façon, il accomplira toujours une action qu’il juge avoir des raisons plus déterminantes de faire que de ne pas faire, s’il juge qu’il est (tout bien considéré) mieux de le faire que de s’abstenir de le faire. Sa liberté de choix concernant une action A n’est opérante que quand il ne voit aucune raison déterminante de faire A plutôt que de s’en abstenir, ou de s’en abstenir plutôt que de le faire. (Bien sûr, il se peut très bien que dans la plupart ou même dans tous les cas, il ne voit aucune raison déterminante). Il ne s’agit que d’une limite logique à la liberté d’un agent parfaitement libre. Si les actions d’un agent ne sont influencées par aucun facteur non-rationnel, alors seules des considérations rationnelles peuvent l’influencer. [5]

Notes

[1R. Swinburne, The Coherence of Theism, 1993, p. 149.

[2Stuart Hampshire, Freedom of the Individual, 1965, p. 7.

[3R. Swinburne, The Coherence of Theism, 1993, p. 149-150.

[4R. Swinburne, The Cohérence of Theism, 1993, p. 151.

[5Ibid., p. 151-2.

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