Les faits contingents n’ont-ils que des causes contingentes ?

jeudi 19 septembre 2013, par theopedie

En bref : Non, les faits contingents n’ont pas que des causes contingentes. La structure fondamentale de l’univers et les lois physiques que l’on retrouve dans chaque chose ne peuvent en effet avoir des causes contingentes ;

Cette critique de l’argument cosmologique formulée sous forme de questoin est probablement la plus intéressante. Il s’agit d’un cas particulier d’une stratégie plus générale : se focaliser sur une caractéristique de la Cause Première, montrer que la cause du monde est la seule à avoir cette caractéristique, et donc qu’elle contrevient à une généralisation autrement bien établie. On dira par exemple que, dans la plupart des cas, les faits contingents ont des causes contingentes, lesquelles ont des attributs finis ou situés dans l’espace-temps, à la différence de cette hypothétique Cause Première. Une fois le caractère « extra-ordinaire » de la Cause Première ainsi établi, nous sommes en face d’un dilemme : soit nous disons que le cosmos a une cause d’un genre extra-ordinaire, soit qu’il n’a pas de cause du tout. D’où une impasse.

Bien que la Cause Première soit extra-ordinaire à plusieurs égards, celui qui défend l’argument cosmologique peut avoir des raisons substantielles de penser que chacune de ses spécificités s’explique correctement par l’extrapolation de certaines caractéristiques déjà observables dans des cas ordinaires de causalité. En l’occurrence, on peut partir de la supposition suivante : en un certain sens, une cause est toujours plus nécessaire ou moins contingente que son effet. Cette supposition semble vraisemblable. Une définition très simple de la nécessité relative est la suivante :

a est plus nécessaire que b : [\square(Ab\rightarrow Aa)\cap\lozenge(Aa\cap\neg Ab)].

Autrement dit, un fait a est plus nécessaire qu’un fait b si a se produit dans chaque monde où b se produit, mais non pas l’inverse. Cela s’explique par les conditions d’identité des faits. Les causes d’un fait sont essentielles à son identité : une même vérité peut être vérifiée par un fait différemment causé, mais son vérificateur n’en reste pas moins, lui, un fait différent. Remarquons que la même thèse à propos des effets n’est plus plausible : l’identité d’un fait n’inclut pas la réalité de tous ses effets. L’évolution du monde dans sa contingence dépend de cette asymétrie : un fait réel suppose la réalité de ses causes, non celle de ses effets. Ce principe (un effet nécessite l’existence de ses causes) ne signifie pas que le contenu d’un effet nécessite le contenu de ses causes. Par exemple, la mort de César en tant que fait n’aurait pas pu exister sans l’existence de toutes ses causes, y compris le coup de couteau de Brutus. Bien sûr, cela ne veut pas dire que, sans le complot de Brutus et des autres sénateurs, César ne serait pas mort : César est mort est une vérité qui aurait été vérifiée par un fait différent dans chacun de ces mondes où Brutus ne contribue pas à sa mort. Mais le fait vérifiant en acte la vérité César est mort, lui, n’aurait pas existé en l’absence d’une seule de ses causes.

Il y a plusieurs raisons supplémentaires (en plus des conditions d’identité des faits) de penser que les causes sont plus nécessaires que leurs effets. Premièrement, il y a l’autorité d’Aristote et de la tradition aristotélicienne. Deuxièmement, il est clair que nous avons besoin de quelque priorité dans l’ordre des causes pour expliquer la transitivité et l’asymétrie de la relation causale. L’expliquer en termes de contingence relative permet d’en rendre compte avec une certaine finesse. Enfin, cela permet de préciser de manière exhaustive les causes « potentielles » d’un fait donné : a est une cause potentielle de b si et seulement si a est moins contingent que b. Cette précision permet de tenir compte des propriétés statistiques du lien de causalité et des soi-disant « principes markoviens » de Salmon [1] et Suppes [2], récemment étudiés par Pearl et Verma [3] et Spirtes, Glymour et Scheines [4].

Quelque soit la manière dont la contingence relative est définie, il est clair que le cosmos est un fait dont la contingence est un minimum absolu. Si le fait a contient le fait b à titre de partie, alors b n’est pas moins contingent (ou plus nécessaire) que a, car a ne pourrait exister sans b. Et le cosmos contenant tous les faits entièrement contingents à titre de partie, aucun fait entièrement contingent ne peut être moins contingent que le cosmos. Puisque le cosmos est un fait de contingence minimale, il n’est pas surprenant qu’il n’est pas de cause contingente. Mais il serait vraiment surprenant qu’il n’ait pas de cause du tout.

P.-S.

La contingence de l’univers
William Lane Craig
drcraigvideos

Il nous semble que ce dernier paragraphe de Koons recèle une certaine ambiguïté. Si la définition de la nécessité relative que propose Koons semble utile et pertinente, il n’est évident que l’usage extensif que Koons en fait soit légitime. Peut-on en effet passer, à propos de la contingence relative, d’une relation cause/effet à une relation tout/partie ? Certes, il est vrai que le tout cause dans une certaine mesure la partie, mais le cosmos, défini comme simple ensemble de faits contingents, ne cause à strictement parler aucun de ses faits. Au contraire, le cosmos, défini comme l’ensemble de toutes les choses contingentes, semble prima facies lui-même être le fait le plus contingent.

Cette ambiguité n’est toutefois pas préjudiciable à la réponse de Koon. Il existe en effet une autre définition du cosmos, au sens de la cosmologie. On appelera « cosmos » la structure fondamentale de l’univers et l’ensemble des lois physiques. On peut alors reprendre verbatim les dernières phrases de Koons :

Puisque la structure fondamentale du cosmos est un fait de contingence minimale, il n’est pas surprenant qu’elle n’est pas de cause contingente. Mais il serait vraiment surprenant qu’elle n’ait pas de cause du tout.

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Un nouveau regard sur l’argument cosmologique
Robert C. Koons
trad. Paul Adrien d’Hardemare

La meilleure version de l’argument cosmologique que nous ayons trouvée à ce jour nous semble être la version développée par Robert C. Koons dans l’article A New Look at the Cosmological Argument (1996). Le texte ci-dessus est un extrait de cet article, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur et traduit par Paul Adrien d’Hardemare. Merci de le citer avec ces références : Un nouveau regard sur l’argument cosmologique, Robert C. Koons, 1996, trad. Paul Adrien d’Hardemare.

Notes

[1Salmon, Wesley. 1984. Scientific Explanation and the Causal Structure of the World. Princeton University Press, Princeton, NJ.

[2Suppes, Patrick. 1984. Probabilistic Metaphysics. Blackwell, Oxford.

[3Pearl and Verma. 1991. « A Theory of inferred causation ». Principles of Knowledge Representation and Reasoning, Morgan Kaufmann.

[4Peter Spirtes, Clark Glymour, and Richard Scheines. 1993. Causation, Prediction, and Search. Springer-Verlag, Berlin.

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