Les évangiles ont-ils été falsifiés ?

mercredi 20 novembre 2013, par theopedie

Parmi les principaux documents disponibles pour étudier la vie de Jésus se trouvent les quatre évangiles dits « canoniques », c’est-à-dire reconnus par les chrétiens comme règle de foi. Ces évangiles affirment que Jésus est « Christ », « Messie », « Fils de Dieu », « Parole divine », « mort sur la croix puis ressuscité ». Mais comment peut-on être sûr que ces évangiles sont fiables ? Pourraient-ils avoir été falsifiés ? et une partie des évangiles aurait-elle pu être cachée ? Après étude critique, ces évangiles ne semblent pas avoir été falsifiés comme le montre la réflexion ci-dessous.

 Valeur textuelle des évangiles

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Le papyrus p52
Datant de 125, il s’agit du plus ancien papyrus retrouvé. Il s’agit d’un passage de l’évangile selon saint Jean

Avant de nous pencher sur la fiabilité des évangiles, remarquons les points suivants :

  • de même qu’en droit, il y a une « présomption d’innocence », de même l’évangile bénéficie d’une présomption de non-falsification. Autrement dit, la charge de la preuve revient à l’opposant. C’est à ceux qui remettent en cause la fidélité du texte biblique de justifier leur position.
  • accuser quelqu’un de falsification est une accusation extrêmement grave. Celui qui la profère doit pouvoir avancer des preuves substantielles de ses dires, au risque de passer lui-même pour un hypocrite.
  • celui qui remet en cause les traditions qui lui sont étrangères doit aussi s’interroger sur sa propre tradition par honnêteté intellectuelle : est-on prêt à accepter la même rigueur critique envers ses propres textes sacrés ?

Examinons maintenant la fiabilité des évangiles. En examinant les textes bibliques, particulièrement ceux du Nouveau Testament, on peut et on doit affirmer qu’il n’y aucune raison de remettre en cause leur fidélité textuelle. D’une part parce que les informations historiques contenues dans ces textes sont amplement corroborées par des sources extérieures, ensuite parce que l’histoire des manuscrits qui ont donné naissance à la Bible est maintenant bien connue.

Bible falsifiée : Sheikh Shab
Joli croche-patte de la part d’un apologiste
musulman cultivé. Le problème vient de ce que
l’édition retenue pour le débat (la KJV) n’est
pas une édition critique, qui seule pourrait
ici faire autorité. Vigilance donc.
Canal Islam

Au total, 68 papyrii, 241 manuscrits onciaux et 2533 manuscrits en minuscules ont été retrouvés, sans compter toutes les citations des évangiles faites dans les premiers livres chrétiens, contemporains des évangiles. Le plus ancien papyrus date de 150, soit entre 20 et 50 ans après la date supposée de sa première parution. Toutes les variantes significatives du texte ont été ainsi recensées dans le Nestlé Aland.

Un seul passage a posé problème : le comma johannique (1 Jean 5:7) qui semble avoir été ajouté de façon tardive (XIVe siècle). Il a d’ailleurs été ôté des versions récentes de la Bible sans pour autant entraîner de modification de la foi chrétienne (on est plus dans le cas d’un développement textuel que d’une falsification proprement dite). Hormis ce passage, on constate la très grande fidélité de ces manuscrites et l’absence de divergences concernant des points de doctrine tels que la résurrection et la trinité.

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Le Nestlé-Aland
Dans ce livre, toutes les variations du texte grec ont été recensées (elles sont indiquées dans les notes de bas de page)

Per Aland and Aland, the total consistency achieved in the Gospel of Matthew was 60% (642 verses out of 1071), the total consistency achieved in the Gospel of Mark was 45% (306 verses out of 678), the total consistency achieved in the Gospel of Luke was 57% (658 verses out of 1151), and the total consistency achieved in the Gospel of John was 52% (450 verses out of 869). (K. Aland and B. Aland, « The Text of the New Testament : An Introduction to the Critical Editions & to the Theory & Practice of Modern Textual Criticism », 1995, op. cit., p. 29-30). Almost all of these variants are minor, and most of them are spelling or grammatical errors. Almost all can be explained by some type of unintentional scribal mistake, such as poor eyesight. Very few variants are contested among scholars, and few or none of the contested variants carry any theological significance. Modern biblical translations reflect this scholarly consensus where the variants exist, while the disputed variants are typically noted as such in the translations.(Ehrman, Misquoting Jesus, Ch 3, (2005))

Bien sûr, dans le laps de temps qui sépare la première rédaction des évangiles et la datation des premiers manuscrits retrouvés, nous ne connaissons pas l’histoire des testes et nous ne savons pas ce qu’il s’est passé. Une erreur a toujours pu être glissée plus ou moins intentionnellement. Mais,

  • remettre la valeur textuelle des évangiles obligerait à remettre de même en cause l’œuvre d’Aristote que nous avons, ainsi que celle de Platon, d’Homère, et même du Coran, puisque ces œuvres sont moins attestées que l’évangile.
  • l’absence de manuscrit datant de la toute première génération chrétienne ne doit pas nous surprendre : à l’époque de Jésus, le premier véhicule du savoir n’était pas le papier, mais la transmission orale et le travail de mémorisation.
  • une falsification n’a d’intérêt que si elle permet de valoriser la position de celui qui la commet. Pourquoi aurait-on falsifié l’évangile ? Pour dire que Jésus qui a été déshonoré publiquement a été ressuscité ? La vérité, au contraire, c’est que les disciples avaient honte de ce qui était arrivé à Jésus. Par contraste, on comprend mieux pourquoi le Coran affirme que Jésus n’a pas été crucifié : quitte à falsifier les textes, autant le faire proprement.
  • les contradictions que contiennent les évangiles sont une preuve supplémentaire de non-falsification : si falsification il y avait, cette falsification aurait été utilisée pour aplanir toute difficultés de lecture.

 D’où vient l’a priori négatif ?

C’est au XIe siècle que l’accusation de falsification commence à se répandre, accusation entretenue par l’apologie musulmane. Les musulmans reconnaissent en effet les évangiles comme livres sacrés (« Ingil ») puisque le Coran affirme leur autorité divine. Toutefois, comme ces évangiles affirment que Dieu s’est incarné et que le Coran affirme que cela n’est pas possible, les musulmans, tout en reconnaissant le caractère sacré des évangiles, affirment que le texte de ces livres a été corrompu au fil des siècles.

Dans sa défense de l’islam contre les chrétiens, Ibn-Khazem (mort en 1064) se concentra sur les contradictions entre le Coran et les Évangiles. Un exemple évident était le passage coranique : « Ils n’ont pas battu [Jésus] et ne l’ont pas crucifié » (Sourate 4:156). « Puisque le Coran est vrai », argumenta Ibn- Khazem, « alors les passages disant le contraire dans l’Évangile sont faux. Mais Mohammed nous dit de respecter l’Évangile . Donc, le texte actuel doit avoir été falsifié par les chrétiens. » Son argument n’était pas basé sur un fait historique, mais uniquement sur un raisonnement personnel et sur son désir de sauvegarder la véracité du Coran. Une fois l’argument lancé, rien ne l’empêchait de poursuivre son accusation. De fait, cela semblait être la voie la plus facile pour attaquer ses opposants. « Si nous prouvons la fausseté de leur livres, ils perdront les argument qu’ils y trouvent ». Ceci le conduisit finalement à cette affirmation cynique : « Les chrétiens ont perdu l’Évangile original sauf quelques vestiges que Dieu a laissés intacts pour en faire un argument contre eux ». (citations d’Ibn-Khazem tirées de, Kitab al-fasl fi’l-milah wa’l ahwa’l nikhal)

Hans Wijngaards

Au total, la critique de falsification ne paraît pas fondé mais semble relever plus d’une argumentation ad hoc.

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