Les athées peuvent-ils donner un sens à leur vie ?

lundi 11 novembre 2013, par theopedie

On fera attention en abordant cet article à distinguer les deux questions suivantes :

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Attention !
  • Les athées peuvent-ils avoir un sens à leur vie ?
  • Les athées peuvent-ils donner un sens à leur vie ?

La première question est plus large, la deuxième plus étroite. La première question concerne la possibilité pour un athée d’avoir un sens à sa vie, que ce sens soit fondé objectivement ou subjectivement. La deuxième question, que nous traitons dans cet article, ne traite que de la possibilité pour un athée d’avoir un sens subjectif, de se donner à soi-même le sens de sa propre vie.

Qu’en est-il alors de ce sens subjectif ? La réponse, que nous détaillons ci-dessous, nous semble la suivante : il est toujours possible de se donner un sens à sa vie de manière subjective, mais si ce sens n’est pas aussi justifié de manière objective, il ne sera toujours que relatif, auto-justifié et partiel. Certes, ce sens peut entrer en résonance avec certaines de nos émotions, lesquelles dépendent de notre culture (se donner un idéal de justice par exemple, parce qu’il flatte en nous un sentiment de noblesse), mais ce sens ne suffira jamais à satisfaire pleinement notre exigence de rationalité. Ultimement, il est rationnellement impossible de se donner à soi-même un sens à sa vie.

 Chemin existentiel et athéisme

Beaucoup d’athées concèdent que si Dieu n’existe pas, alors l’univers et la vie humaine n’ont aucun sens objectif. Mais ils ajoutent rapidement que cela ne pose pas de problème particulier. Pour eux, l’athéisme n’aboutit pas forcément à dénuer la vie de tout espèce de sens. Pour eux, l’homme lui-même est un « producteur de sens » et nous sommes capables de donner sens à notre vie, de nous donner sens à nous-mêmes. En effet, comme il n’y a rien en dehors de nous qui pourrait donner un sens à nos vies, ce sens ne peut venir que de notre humanité, il serait « endogène » à notre condition, en tant qu’individus ou en tant que société. Comme Stanley Kubrick disait : « l’absurdité de la vie oblige l’homme à créer son propre sens. » Camus dépeint ainsi Sysiphe, l’archétype selon lui de l’athée qui prend en main sa destinée :

Le mythe de Sysiphe
« Car il faut imaginer Sisyphe heureux... »
(L’homme révolté, Albert Camus)

L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours...Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle‑même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. (Camus, le Mythe de Sysiphe)

De fait, nous pourrions trouver un athée disant : « J’ai choisi de passer ma vie à chercher un remède contre le cancer. C’est ma décision personnelle, plutôt que le décret d’une divinité, et cette décision donne un sens et son but à ma vie. Ma vie possède un objectif suprême, un objectif que j’ai moi-même déterminé. Ma vie a une valeur parce que je lui ai donné sa propre valeur ». De fait, dans la Peste, la figure du médecin qui cherche à guérir les hommes pourrait correspondre assez bien à ce discours.

Ce visage de l’athéisme semble tout à fait plausible, même attrayant. Pourquoi ne pourrions-nous pas donner un sens à notre vie en choisissant de vivre d’une certaine manière, en choisissant d’embrasser un certain idéal ? la justice, la science, l’art ?

Malheureusement, cette idée se heurte chez l’athée à trois objections sérieuses.

 Objections

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Le sens de la vie
L’athéisme implique un relativisme

En premier lieu, elle souffre d’un problème d’arbitraire et de justification. Si le sens de la vie est déterminé subjectivement, alors tout (n’importe quoi) pourrait être le sens de ma vie. Cela ne dépendrait que de mes préférences personnelles et des préférences de chacun. Que je sois assis toute la journée à manger des beignets, ou que je passe ma vie à chercher des remèdes, quelle est la différence ? Certes, le deuxième idéal de vie a plus de grandeur : mais au nom de quoi l’athée pourrait-il le justifier ? Il peut simplement dire que c’est une évidence. Mais cette évidence, d’où vient-elle, sinon d’une vision religieuse du monde ? S’il n’y a aucun fondement objectif, le relativisme impose de traiter tous les idéaux, même les plus abjects, comme autant de sens de vie possibles. Il n’y a qu’une seule façon de distinguer de manière non arbitraire et de penser qu’un but a plus de valeur qu’un autre : c’est de réintroduire par la porte de derrière des valeurs objectives.

La deuxième objection découle de ce qu’on a appelé le « problème des lacets ». Ce défi est confronté par tout système censé s’initialiser tout seul et perdurer sans aucune aide extérieure. De même qu’il est impossible de se soulever du sol par vos propres moyens, en « tirant sur ses lacets » (en référence au baron de Munchaüsen), il semble impossible de conférer un sens à notre vie si la vie manque de sens au départ. Si notre vie n’a pas de sens à son origine, comment un quelconque acte de notre part pourrait-il avoir du sens et conférer un sens à la vie dont il procède ? Comment un choix grave et important pourrait-il découler d’une vie dénuée de sens ? Peut-on faire avancer les choses en décidant simplement qu’elles doivent avancer et que nos actes sont significatifs ?

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Le sens de la vie
pour les athées

Bien sûr, les athées camouflent cette réinsertion honteuse en hypostasiant l’homme et en parlant de l’Humanité. À ce stade, l’athée répond que ces objections ne s’appliquent qu’à une vision individualiste du sens de la vie. Ce ne sont pas les individus qui donnent sens à leur propre vie, mais plutôt la société humaine dans son ensemble qui confère un sens à la vie humaine. Là du moins, il y aurait un fondement solide et inattaquable sur lequel on peut bâtir sa vie. Marx : « l’Être suprême de l’homme, c’est l’Homme ». Mais, dans la vision de l’homme athée, l’humanité ne saurait être sacralisée, elle qui vient du hasard d’une mutation génétique... Et l’on retrouve au niveau de l’humanité le problème de l’arbitraire et de l’amorçage.

Enfin, troisième objection, il est impossible de facto de trouver en dehors d’une réalité sacrée quelque chose qui pourrait satisfaire l’homme et sa quête de sens : ni le plaisir charnel, ni la soif de puissance, de science, ni même la vertu - qu’il s’agisse de la gloire, de la justice ou de la sagesse - ne saurait donner un sens à la vie humaine. Pour être ainsi heureux, il faudrait une jouissance, une sagesse et une justice qui soient totales et achevées ; un plaisir et une vertu épuisant le mystère de la réalité et de sa source ; un plaisir et une vertu qui épuisent notre soif de l’absolu. Mais où l’athée pourrait-il trouver un tel absolu ? Il ne lui reste que les débris d’un idéal et ce que lui offre la médiocrité du quotidien. Au mieux, l’élite sociale - celle qui est cultivée, riche et en bonne santé - peut espérer avoir un sens à sa vie, et encore : il lui restera l’inquiétude de ne pouvoir parvenir au bout de sa quête. « Et si tout cela n’était qu’un songe ? »

They Shoot Horses, Don’t They ?
Extrait de « On achève bien les chevaux »
Scène finale
incrediblescenes

On a promis à un homme autant de terre qu’il pourrait circonscrire jusqu’au coucher du soleil ; il se hâte, il court, le soleil baisse, il court plus vite. Enfin il arrive àà boucler le grand circuit, au moment où le soleil tombe sur l’horizon. Exténué, il tombe aussi : il est mort. On lui allouera les quelques pieds de terre dont il est besoin pour un cercueil. (Charles Baudouin, Où la vertu d’humilité reprend ses droits

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