Les « Eléments d’éthique » de Bertrand RUSSELL (1910)

mercredi 9 septembre 2015, par Denis Cerba

En bref : Les « Eléments d’éthique » de B. Russell sont l’un des premiers et plus importants traités de méta-éthique de la philosophie contemporaine. Ils défendent deux thèses fondamentales : 1) l’irréductibilité de la notion de Bien (intuitionnisme), et 2) une conception conséquentialiste du Juste (l’action juste est celle qui produit le maximum de bien).

Les Éléments d’Éthique, de B. Russell, sont un traité de méta-éthique : ils s’interrogent sur les fondements les plus profonds de la réflexion éthique — c’est-à-dire sur ce qui est susceptible de justifier, ultimement, les jugements que nous portons sur la conduite humaine en termes de bien et de mal.

 Les Philosophical Essays

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Traduction française (1997) des Philosophical Essays de Russell (1910)

Bertrand Russell (1872-1970) est l’un des plus grands philosophes du 20e s. C’est notamment l’un des principaux fondateurs du courant dit de la philosophie analytique. Il publie les Éléments d’éthique en 1910, sous la forme d’un article dans le recueil intitulé Philosophical Essays.

Cet article est important, parce qu’il représente un premier jalon, à l’aube du 20e s., de la façon dont les hommes d’aujourd’hui entendent comprendre la façon dont ils doivent prendre en main leur vie. Russell, pour l’essentiel, synthétise l’enseignement de son condisciple et maître (en ce domaine) G. E. Moore (1873-1958) — mais il le fait d’une façon qui reflète également son propre génie : incisivité, indifférence totale aux « idées reçues », attachement lucide à la qualité de l’argumentation. Par sa pénétration, on peut dire que cet essai est l’un des textes qui inaugure la réflexion méta-éthique contemporaine.

En 1910, Russell a presque 40 ans. Il s’apprête à publier ce qui demeurera son magnum opus : les Principia Mathematica (1910-1913), une élucidation des fondements logiques des mathématiques, qui signe également la fondation de la logique contemporaine. Il s’intéresse néanmoins également à des branches (un peu) moins arides de la philosophie, telles l’éthique, la métaphysique, la théorie de la connaissance : d’où les Philosophical Essays.

 Les Éléments d’éthique : thèses principales

On peut dire que l’éthique développée par Russell dans les Éléments d’éthique combine deux caractéristiques principales : elle est intuitionniste et conséquentialiste.

  1. Intuitionniste. Cet aspect concerne les notions éthiques les plus fondamentales : les notions de Bien et de Mal. L’intuitionnisme est la thèse selon laquelle les notions de Bien (Good) et de Mal (Bad) sont indéfinissables (ou : inanalysables) : dans leur contenu le plus fondamental, elles sont des idées premières que l’homme possède, que le moraliste peut renforcer (affiner, purifier, éduquer, etc.), et que le philosophe peut caractériser (faire voir, décrire), mais non définir ou analyser. Que le Bien (et le Mal) soient indéfinissables, cela veut dire précisément qu’ils ne sont réductibles à rien d’autre qu’eux-mêmes : donc on ne peut dire, par exemple, que le Bien soit le plaisir, ou la vertu, ou l’utilité, etc. Ces choses sont peut-être bonnes — mais aucune d’elle ne s’identifie au Bien (ou n’en épuise le contenu le plus fondamental). L’intuitionnisme est assez révolutionnaire dans l’histoire de la philosophie morale (nombre d’éthiques revendiquant une définition du Bien) : il a été mis en avant de façon décisive par G. E. Moore (1873-1958), dont les Principia Ethica (1903) dénoncent précisément le « sophisme naturaliste » (naturalistic fallacy) consistant, en définissant le Bien, à le réduire à autre chose que lui-même.
  2. Conséquentialiste. Cet aspect concerne deux autres notions importantes en éthique, mais moins fondamentales que celles de Bien et de Mal : les notions (en anglais) de Right et de Wrong. Il est très difficile de traduire en français « right » (en le distinguant de « good ») et « wrong » (en le distinguant de « bad ») : la moins mauvaise solution est de traduire par le Juste et le Non-juste (mais en donnant à « juste » un sens beaucoup plus large que celui qu’il a normalement en français, où il ne désigne qu’une vertu parmi d’autres : la justice distinguée du courage, de la prudence, etc.). Le Juste (Right) et le Non-juste (Wrong) qualifient la conduite humaine (alors que le Bien et le Mal sont susceptibles de qualifier tout type de choses). La thèse fondamentale de Russell est la suivante : une conduite juste (right) est celle qui est susceptible de produire le maximum de conséquences bonnes (good) (d’où l’appellation « conséquentialiste »). Bien noter l’articulation du Bien (Good) et du Juste (Right) proposée par Russell, et qu’il résume lui-même dans cette formule importante : « In judging what actions are right we need to know what results are good » [1].

On peut ajouter que l’éthique fondamentale exposée par les Éléments d’éthique est profondément altruiste (l’égoïsme n’est en aucun sens, aussi purifié qu’on voudra, un principe éthique fondamental), orientée vers le Bien commun, et foncièrement optimiste : ramenée à ses intuitions les plus profondes concernant le Bien et le Mal, l’humanité est foncièrement capable, avant tout, d’agir de façon juste.

 Les Éléments d’éthique : plan et synthèse

Les Éléments d’éthique comprennent six sections (les deux plus importantes étant les sections 2 et 3, qui argumentent les thèses fondamentales évoquées plus haut) :

  1. THE SUBJECT-MATTER OF ETHICS (L’objet de l’éthique) : § 1-3
  2. THE MEANING OF GOOD AND BAD (La signification de « bon » et de « mauvais ») : § 4-11
  3. RIGHT AND WRONG (Le juste et le non-juste) : § 12-23
  4. DETERMINISM AND MORALS (Déterminisme et moralité) : § 24-30
  5. EGOISM (L’égoïsme) : § 31-36
  6. METHODS OF ESTIMATING GOODS AND EVILS (Méthodes d’estimation des biens et des maux) : § 37-42

Voici maintenant la synthèse que Russell propose de l’ensemble de sa discussion, au dernier paragraphe (§ 43) des Éléments d’éthique (nous soulignons en rouge l’ouverture des sections 2 à 6) :

43. We may now sum up our whole discussion of ethics. The most fundamental notions in ethics, we agreed, are the notions of intrinsic good and evil. These are wholly independent of other notions, and the goodness or badness of a thing cannot be inferred from any of its other qualities, such as its existence or non-existence. Hence what actually occurs has no bearing on what ought to occur, and what ought to occur has no bearing on what does occur. The next pair of notions with which we were concerned were those of objective right and wrong. The objectively right act is the act which a man will hold that he ought to perform when he is not mistaken. This, we decided, is that one, of all the acts that are possible, which will probably produce the best results. Thus in judging what actions are right we need to know what results are good. When a man is mistaken as to what is objectively right, he may nevertheless act in a way which is subjectively right ; thus we need a new pair of notions, which we called moral and immoral. A moral act is virtuous and deserves praise ; an immoral act is sinful and deserves blame. A moral act, we decided, is one which the agent would have judged right after an appropriate amount of candid reflection, where the appropriate amount of reflection depends upon the difficulty and importance of his decision. We then considered the bearing of determinism on morals, which we found to consist in a limitation of the acts which are possible under any circumstances. If determinism is true, there is a sense in which no act is possible except the one which in fact occurs ; but there is another sense, which is the one relevant to ethics, in which any act is possible which is contemplated during deliberation (provided it is physically possible, i.e. will be performed if we will to perform it). We then discussed various forms of egoism, and decided that all of them are false. Finally, we considered some mistakes which are liable to be made in attempting to form an immediate judgement as to the goodness or badness of a thing, and we decided that, when these mistakes are avoided, people probably differ very little in their judgments of intrinsic value. The making of such judgments we did not undertake ; for if the reader agrees, he could make them himself, and if he disagrees without falling into any of the possible confusions, there is no way of altering his opinion. (B. Russell, Elements of Ethics, § 43.) [2]

Cette synthèse est évidemment difficilement compréhensible telle quelle. Nous consacrerons les articles qu’il faut à la compréhension de ses différents éléments.

 Pour aller plus loin

La question de l’objet de l’éthique :

  1. L’éthique est-elle une science théorique ou pratique ?
  2. Quel est l’objet de l’éthique ?

La question du Bien et du Mal :

Notes

[1« Pour juger quelles actions sont justes, nous avons besoin de savoir quels résultats sont bons » (Éléments d’éthique, § 43).

[2« Nous pouvons désormais résumer l’intégralité de notre discussion concernant l’éthique. Nous avons soutenu que les notions les plus fondamentales, en éthique, sont les notions de bien et de mal intrinsèques. Ces notions sont entièrement indépendantes des autres notions, et ce qu’il y a de bon et de mauvais dans une chose ne peut pas être inféré de l’une de ses autres qualités, telles son existence ou sa non-existence. Il en résulte que ce qui se produit effectivement n’a aucun effet sur ce qui doit se produire, et que ce qui doit se produire est sans conséquence sur ce qui se produit. Les deux autres notions auxquelles nous nous sommes intéressé sont celles de juste et non-juste au sens objectif. L’action objectivement juste est celle qu’une personne qui ne se trompe pas jugera de son devoir d’accomplir. Cette action, nous l’avons vu, est celle qui, de tous les actes possibles, produira les meilleurs résultats. Ainsi, pour savoir quelles actions sont justes, nous avons besoin de savoir quels résultats sont bons. Lorsqu’un homme se trompe sur ce qui est objectivement juste, il peut néanmoins agir d’une façon subjectivement juste ; aussi avons-nous besoin d’un nouveau couple de notions, celles que nous avons désignées par moral et immoral. Un acte moral est un acte vertueux et digne d’éloge ; un acte immoral est un acte coupable et qui mérite le blâme. Nous avons vu qu’un acte moral est un acte que l’agent aurait jugé juste moyennant un degré approprié de réflexion, celui-ci étant lui-même fonction de la difficulté et de l’importance de sa décision. Nous nous sommes alors interrogé sur l’incidence du problème du déterminisme sur la question morale, laquelle nous a paru consister en une limitation du nombre des actes possibles en toutes circonstances. Si le déterminisme est vrai, nous pouvons dire qu’en un certain sens, le seul sens qui importe en éthique, tous les actes que nous envisageons lorsque nous délibérons sont possibles, pourvu qu’ils soient physiquement possibles, c’est-à-dire qu’ils puissent être accomplis si nous le voulons. Nous avons alors examiné différentes formes de théories égoïstes, et nous avons vu que toutes étaient fausses. Pour finir, nous avons passé en revue quelques-unes des erreurs que l’on peut être tenté de commettre lorsque l’on tente de savoir ce qu’il y a de bon ou de mauvais dans une chose, et nous avons vu que, à partir du moment où ces erreurs sont évitées, les différences qui séparent nos jugements sur la valeur intrinsèque des choses tendent à devenir très faibles. Nous nous sommes abstenu de porter de tels jugements, car si le lecteur s’accorde avec nous, il pourra le faire lui-même, tandis que s’il se montre en désaccord, sans céder pour autant à l’une des confusions possibles en la matière, il n’existe aucun moyen de le faire changer d’opinion. » (B. Russell, Éléments d’éthique, § 43, traduction Fr. Clémentz et J.-P. Cometti (PUF, 1997), modifiée.)

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