Le récit de la Genèse est-il seulement un mythe ?

mardi 26 novembre 2013, par Paul Adrien d’Hardemare

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La nuit (Nyx)
Bouguereau, 1883

Dans les religions, beaucoup de personnages et beaucoup de récits sont légendaires : par exemple, dans la religion grecque, Nyx. Les Grecs la vénéraient comme la déesse de la nuit, une déesse fantomatique mais d’une grande beauté. Dans sa Théogonie, Hésiode nous raconte son histoire : Nyx serait née du Chaos et aurait eu comme enfants Éther et Hèméra (l’air et le jour) avec son frère Erèbe. Puis, seule, elle aurait enfanté Moïra (la Destinée), Charon (le Nocher des Enfers), Géras (la Vieillesse), Philotès (l’Amour sexuel), etc.

Mais voilà : cette déesse, son histoire et ses enfants sont tellement étonnants que ce personnage n’a plus vraiment de sens historique. On parle alors de mythe.

Un récit mythique, c’est un récit qui met en jeu des personnages et qu’on peut lire dans des textes sacrés. Toutefois, on ne pourrait pas dire que les événements qui y sont racontés aient « vraiment » existé. D’où la différence avec un récit historique :

  1. Récit mythique : Un texte qui enseigne des vérités abstraites en racontant une histoire.
  2. Récit historique : Histoire de quelqu’un qui a existé et qui a laissé des traces concrètes et repérables.
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Une icône
Nyx et Isaïe côte à côte

Qu’en est-il du récit de la Genèse ? Est-ce un mythe ? Le texte biblique est un récit dans lequel Dieu crée le monde en six jours et se repose le septième jour. Or, nous avons dit que la tradition chrétienne avait une lecture symbolique de ce récit, que Dieu n’avait pas créé le monde en six jours et qu’il ne s’était pas non plus reposé le septième jour. Il semble donc qu’il faille dire que le récit de la Genèse est, comme l’histoire de Nyx, un mythe.

Pourquoi alors avoir écrit le texte de cette manière ? Saint Augustin, que nous avions précédemment cité, l’explique à demi-mots : c’est pour des raisons pédagogiques et pour mieux se faire comprendre de son auditoire qu’un tel style a été adopté par l’auteur du récit de la Genèse.

Évidemment, dire que le récit de la Genèse est un mythe peu choquer beaucoup de chrétiens. Mais attention, dire « Dieu créa l’univers en six jours est un mythe », ce n’est pas la même chose que de dire « Dieu est un mythe » ! Dieu n’est pas Nyx et il n’est certainement pas un mythe.

 Le récit de la Genèse n’est-il qu’un mythe ?

Il n’en reste pas moins vrai que quand lorsque nous qualifions quelque chose de mythique, nous voulons généralement dire par là que ce quelque chose en question est un pur produit de l’imagination, et qu’il ne s’y trouve aucun contenu crédible. C’est en fait un jugement de valeur. D’où la réaction naturelle, pour les chrétiens, d’affirmer que ce récit n’est pas mythique et qu’il doit être pris au pied de la lettre. Mais est-ce si sûr ? Pour certains (très) grands penseurs chrétiens, ce serait précisément la lecture au pied de la lettre qui viderait le texte de son contenu. Ainsi Origène (185-253) :

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Origène

Qui serait assez stupide pour s’imaginer que Dieu a planté, à la manière d’un agriculteur, un jardin à Eden, dans un certain pays de l’Orient, et qu’il a placé là un arbre de vie tombant sous le sens, tel que celui qui en goûterait avec les dents du corps recevrait la vie ?
À quoi bon en dire davantage lorsque chacun, s’il n’est dénué de sens, peut facilement relever une multitude de choses semblables que l’Écriture raconte comme si elles étaient réellement arrivées et qui, à les prendre textuellement, n’ont guère eu de réalité. De Principiis IV, 16

Reposons-nous la question : dire que le récit de la Genèse est un mythe, est-ce vider ce récit de tout son contenu ? Tout dépend évidemment de là où l’on met le cœur du message de la Bible...

Plus généralement, gardons-nous de penser qu’un récit mythique est un récit destiné uniquement aux gens dont l’intelligence n’est pas formée et qu’il faudrait ranger avec les livres illustrés de nos vertes années avant de les raconter à nos enfants pour les endormir : de grands philosophes, tels que Platon, avaient souvent recours à des mythes, et ceux qui apprennent la philosophie commencent par les étudier. De même, le mythe de la déesse Nyx est loin d’être un mythe inintéressant, pour qui sait décoder les fantaisies de la mythologie grecque. Enfin et surtout, le récit de Genèse est un récit d’une rare intelligence, qui sait communiquer un enseignement théologique avec un brio pédagogique et rhétorique évident.

Voici par exemple quelques points qui se dégagent à la lecture de ce texte :

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L’architecte du monde
  • Dieu est un Dieu créateur ;
  • il a créé l’univers par sa parole, laquelle est sagesse et fondement de la science physique. On dirait aujourd’hui : « selon un certain ordre » ;
  • il a créé l’univers selon une certaine progression (« premier jour », « deuxième jour »). C’est le thème de la scala natura ;
  • l’univers a été créé « bon, très bon », ou, ce qui revient au même en Hébreu, « beau, très beau ». La but de l’univers est de reproduire la beauté de Dieu, et de se reposer dans sa contemplation ;
  • La lumière, les planètes et tous les animaux ont été créés : les êtres qui nous entourent ne sont « que » des créatures (ce ne sont pas des divinités, comme le pensaient les gens au temps de la Bible).

Or ces points ne sont pas des points négligeables ! Ce n’est donc pas rien que de lire le récit de la Genèse comme un mythe : cela consiste simplement à faire la part des choses entre ce qui est essentiel dans un texte et ce qui est un détail rhétorique. Qu’il y ait six jours plutôt que sept ou huit est un détail. Voire même, qu’il y ait des jours, cela aussi reste un détail. Mais qu’il y ait une certaine progression dans l’univers, cela n’est pas un détail et celui qui l’a compris a compris le récit de la Genèse.

 Conclusion

Évidemment, après avoir mis en relief la leçon essentiel de ce texte, il resterait encore tout un travail à faire pour savoir ce que veulent dire les détails qui s’y trouvent. Cela relève de cette lourde tâche qu’on appelle exégèse. Quant à nous, concluons : si la Genèse est un mythe, ce n’est certainement pas qu’un mythe. Si par mythe on entend quelque chose d’inintéressant, disons plutôt que le récit de la Genèse est un texte philosophique parlant de l’origine spirituel du cosmos sous forme narrative.

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