Le principe de raison suffisante est-il fondé ?

mardi 25 février 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : La science faisant un usage extensif du principe de causalité et du principe de raison suffisante, ces deux principes s’avèrent être particulièrement bien fondés. Leur usage dans l’argument cosmologique n’a donc rien d’exceptionnel : il s’agit d’une même rigueur scientifique à l’oeuvre.

Ceux qui critiquent l’argument cosmologique affirme que le principe causal, notamment l’axiome 7 d’universalité de la cause, est un principe qui n’est pas suffisamment fondé. D’après cet axiome, tout ce qui est entièrement contingent est causé.

Dans une de ses variantes, l’argument cosmologique utilise à la place du principe causal le principe de raison suffisante (on passe alors alors un argument a priori portant sur la nécessité des propositions). D’après ce principe de raison suffisante : si quelque chose peut être expliqué, son explication existe. La formulation peut paraître étonnante mais c’est pourtant elle qui motive la recherche scientifique. Elle dénote un certain optimiste rationnel qui affirme a priori que les explications sont dignes d’être cherchées.

La discussion ci-dessous s’intéresse principalement au principe de causalité.

 La causalité admet-elle des exceptions ?

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Principe de causalité
Même les exceptions doivent être justifiées !

Quand bien même nous avons une excellente justification empirique pour affirmer que les faits entièrement contingents ont généralement des causes, on peut légitimement se demander si cette généralisation admet des exceptions possibles (Axiome 7). Il est difficile de voir quelle quantité de données serait suffisante pour régler définitivement la question. Il y a là une réel embarras. La réponse est la suivante : notre expérience quotidienne justifie le fait que ce principe soit adopté comme règle par défaut révisable. Autrement dit, en l’absence de preuve contraire, on peut supposer, à propos de tout fait entièrement contingent, qu’il a une cause.

C’est en tout cas tout dont nous avons besoin pour rendre l’argument cosmologique rationnellement convaincant. Le poids de la preuve est ainsi déplacé vers l’agnostique, qui doit fournir une preuve positive pour justifier la proposition Le cosmos est une exception à la règle. Se contenter de souligner le caractère révisable de l’inférence ne constitue pas, de soi, une réfutation convaincante.

Des progrès considérables ont été récemment accomplis dans l’étude formel des systèmes de raisonnement révisable ou non-monotone. Ces systèmes satisfont certaines contraintes méta-logiques plausibles. Par exemple, dans le système des Implications du Sens Commun d’Aser et de Morreau [1], une version révisable de l’Axiome 7 pourrait être exprimée à l’aide du connecteur conditionnel par défaut, > :

\forall x(\nabla x>\exists y(y\succ x))

Cette version de l’axiome 7 se lit alors : normalement, un fait entièrement contingent a une cause. L’axiome 7 révisable permet d’inférer que tout fait donné a une cause s’il est entièrement contingent, sauf s’il y a une raison positive de penser que le fait en question est une exception à cette règle. Par exemple, si on montre que le fait en question appartient à une catégorie de choses qui n’ont aucune cause.

 L’universalité de la causalité est-elle heuristique ?

The Absurdity of Denying Causality
Peter Kreeft
firstcauseargument

Dans son débat avec Copleston, Russell insistait sur la différence qu’il y a entre affirmer Les scientifiques doivent toujours rechercher une cause et On peut toujours trouver une cause. Russell reprenait ici Kant pour qui l’universalité de la causalité est un canon ou une règle normative de la raison, et non une description objective de la réalité. L’argument cosmologique utilise quant à lui le principe de l’universalité en tant que généralisation descriptive. A cela, il y a (au moins) deux justifications.

Premièrement, le succès incontestable des sciences expérimentales, lesquelles recherchent des causes aux faits contingents, peut difficilement ne pas être vu comme la preuve qu’il faille généraliser cette recherche à tous les faits contingents. La catégorie des faits entièrement contingents n’est ni bizarre ni complexe, comme peuvent l’être « grue » ou « bleen ». Devons-nous croire, lorsque maintes et maintes fois nous trouvons des causes aux faits contingents, qu’il s’agit là d’une simple coïncidence ?

Causality and Cosmological Argument
(RC Sproul) Brillant. On fera toutefois
attention au fait que dans Koons est un
principe a posteriori et non a priori.
firstcauseargument

Deuxièmement, refuser de voir dans l’universalité de la causalité une généralisation descriptive constitue une forme très radicale de scepticisme. Tout ce que nous savons du passé, de l’histoire, du droit et des sciences naturelles, tout cela provient de causes que nous inférons à partir de faits présents (qu’il s’agisse de vestiges, de souvenirs, d’enregistrements). Sans la certitude que (presque) tous les faits présents ont des causes, toutes nos reconstructions du passé (et donc, la quasi-totalité de nos connaissances sur le présent) seraient sans fondement. De plus, ce que nous savons de l’avenir et des conséquences probables de nos actions repose sur l’hypothèse que les faits à venir ne seront pas sans cause. Le prix qu’il y a à nier cet axiome est donc très élevé : rien moins qu’un scepticisme pyrrhonien total.

 L’argument extrapole-t-il la causalité ?

Causal Principle and Argument for God
William Craig
firstcauseargument

Dans sa première Critique, Kant soutient que le lien de causalité ne s’applique qu’au monde apparent ou « phénoménal », et non au monde réel ou « nouménal ». Son argument part de l’hypothèse suivante : les principes fondamentaux de causalité sont connus avant même qu’il n’y ait expérience, or rien de substantiel ou de matériel sur le monde réel ne peut être connu avant toute expérience. Mais l’objection de Kant n’est pertinente que pour les preuves de l’existence de Dieu a priori, comme celles de Scot ou de Leibniz. Elle est sans effet sur un argument comme le nôtre qui ne fait appel qu’à des arguments empiriques et a posteriori. En effet, nous ne supposons pas que les axiomes de la causalité auxquels nous faisons appel soient connus de nous avant qu’ils ne soient appliqués au monde expérimental. Au contraire, nous utilisons le fait que nous parvenions à trouver des explications causales comme preuve empirique de ces généralisations.

Notes

[1Asher, Nicholas and Morreau, Michael. 1991. Commonsense entailment : a modal theory of nonmonotonic reasoning. Proceedings of IJCAI-91 : Twelfth International Joint Conference on Artificial Intelligence. Morgan Kaufmann, Los Altos, Calif.

3 Messages

  • Le principe de raison suffisante est-il fondé ? Le 6 septembre 2015 à 10:50, par arnaud

    Bonjour,

    Dieu est-il nécessaire au principe de causalité ou l’inverse ? J’ai l’impression que le principe de causalité prend une vision « divine »...

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    • Le principe de raison suffisante est-il fondé ? Le 6 septembre 2015 à 11:42, par theopedie

      Le principe de causalité est postulé par la raison humaine : son principal fondement est empirique. On le constate partout à l’œuvre dans le monde physique. S’il prend une « vision » (peu être « dimension » ?), il s’agit d’abord d’une vision scientifique, non pas religieuse. La seule chose que rajoute l’argument cosmologique, c’est que, pris au sérieux, le principe de causalité montre comment la vision scientifique tend in fine vers une vision religieuse. Tout le corps de l’article consiste donc à savoir jusqu’à quel point on peut prendre au sérieux ce principe, et la réponse proposée est : jusqu’à une réalité absolue (qu’on se gardera bien d’identifier trop vite à Dieu).

      Un caveat : le principe de causalité n’est pas nécessaire à Dieu au principe de causalité. Ce serait alors une nécessité logique. L’existence divine n’est pas nécessairement logique (argument ontologique), elle est d’une nécessité existentielle (argument cosmologique), c’est-à-dire d’un autre type d’existence (absolue, éternelle, etc). Quant à savoir si l’inverse est vrai, peut être pourrait-on le prouver par l’absurde.

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  • Le principe de raison suffisante est-il fondé ? Le 11 septembre 2015 à 15:56, par coucou

    Vous avez parfaitement raison

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