Le panthéisme est-il cohérent ?

lundi 28 avril 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Le panthéisme, par son mysticisme, peut exercer une certaine fascination intellectuelle. Néanmoins, le prix à payer pour cette spiritualité s’avère en fin de compte trop élevé : négation de la liberté, de l’individualité et de la transcendance. Cette doctrine se heurte de plus à une saine conception de la causalité.

Pantheism VS Christianity
(Made Puppy)
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Le panthéisme a exercé une fascination évidente sur beaucoup de grands penseurs et peut même offrir une certaine grandeur conceptuelle : grâce au panthéisme, notre notion de Dieu peut être purgée de certains simplismes, et notamment d’une vision trop « humaine » de Dieu. En identifiant Dieu à l’univers, le panthéisme oblige les croyants à renouer avec un certain mystère que le dogmatisme pouvait sinon lui enlever. Il n’en reste pas moins certains que le panthéisme souffre de profondes difficultés conceptuelles, lesquelles rendent cette doctrine incohérente.

(1) Nous avons déjà un terme pour désigner l’ensemble de ce qui existe (l’univers, le cosmos) : pourquoi vouloir le désigner par cet autre nom d’Absolu ou de Dieu ? Au mieux, ce mot est utilisé pour induire une certaine réponse émotionnelle devant cette réalité qu’est l’univers, mais conceptuellement, il n’apporte rien.

(2) Le panthéisme rend le mystère du mal incompréhensible. Si l’univers est une manifestation divine, alors le mal présent dans l’univers est lui aussi une manifestation de Dieu. La seule manière de résoudre ce problème est de considérer le mal comme une illusion provenant soit d’une morale défaillante (on dit alors que le mal n’est pas une notion morale) soit de notre intelligence limitée (ce qui est mal de notre point de vue peut être un bien d’un autre point de vue). Toutefois, ces deux réponses semblent pécher par légèreté : le mal est une notion fondamentale de la morale et s’il est vrai que la souffrance physique peut parfois être l’occasion d’un bien, il en va différemment de la souffrance et du mal moral.

(3) Si l’absolu est en toute chose, alors il peut y avoir contradiction. L’absolu peut à la fois être conscient de quelque chose et ne pas en être conscient (par exemple, si les parents connaissent quelque chose que leurs enfants ignorent). Ce problème, dans le théisme, est généralement résolu par le biais de la notion d’éternité, mais une telle solution n’est pas ici disponible. Si Dieu est l’univers, de même que l’univers est temporel, Dieu est temporel.

Nietzsche et le Pantheisme
Rav Cherki
ארץ חמדה - ERETZ HEMDAH, 47AbFkUYPjM

(4) Si l’absolu est en toute chose, de même que toute chose peut souffrir et changer, Dieu peut souffrir et changer. L’identification de Dieu au cosmos aboutit à identifier l’histoire du cosmos et l’histoire divine.

(5) Si Dieu est présent en toute chose, Dieu devient le seul acteur et la seule réalité authentiquement existante. Dans le panthéisme, toute division et toute séparation est irréelle et l’univers forme une unité indivisible et absolue. Autrement dit, toutes les différences et tous les changements que nous expérimentons soit se retrouvent en Dieu, soit sont des illusions. Au mieux, toute existence individuelle est une parenthèse, au pire, une illusion.

6) L’argument cosmologique - argument dont nous avons reconnu la validité - amène à tenir pour vrai l’existence d’une réalité nécessaire, cause de toutes les autres réalités. Cette réalité nécessaire, parce qu’elle cause toutes les autres réalités, est donc séparée de l’univers. En particulier, la doctrine du panthéisme ne peut être réconciliée avec l’axiome numéro 6 de la causalité utilisé dans la version de Koons de l’argument cosmologique, lequel stipule qu’un effet et une cause possèdent une existence séparée.

Quoiqu’il en soit de ces objections, une dernière forme de panthéisme peut être envisagée, où le monde est interprété comme une émanation du divin. On dira alors que le monde n’est pas un effet de Dieu, mais un accident de la pensée divine. Le terme d’émanation vise à concilier à la fois une certaine union et une certaine différence entre le monde et le divin.

On pourrait supposer un univers différent de Dieu par sa nature, mais n’ayant d’autre acte d’être que l’acte même de Dieu. Dieu en personne, ou mieux quelque personne divine aurait assumé la totalité de l’univers. Dieu ne se bornerait pas à être l’acte du monde, il serait acte pur ; mais il ferait subsister le monde sans lui avoir donné un acte d’être qui lui soit propre : l’essence du monde et la personnalité divine auraient un seul et même acte d’être (Initiation à la théologie, Saulchoir, p. 72).

Il y a certainement une grande part de vérité dans cette conception. Néanmoins, plus cette doctrine émanantiste sera interprétée dans le sens d’une union existentielle, et plus le monde - réalité contingente et accidentelle - et le divin - réalité absolue - partageront un même acte d’être. Il y a alors fort à parier que la contingente de l’univers finisse alors par « infecter » selon le mot de Spade l’acte d’être divin. Inversement, à trop séparer la pensée divine du divin, on finira par faire du divin une réalité composée, donc à nouveau contingente. Le monde apparaît bien comme une émanation de Dieu, mais il faut reconnaître à cette émanation une autonomie existentielle (il s’agit alors d’une création).

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