Le feu est-il la première découverte de l’humanité ?

dimanche 5 janvier 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

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La famille des hominidés
Où se situe la découverte qui a fondé l’humanité ?

Au sein de l’évolution biologique menant vers l’humanité, la maîtrise du feu occupe une place particulière tant ses bienfaits sont évidents. Parmi ces bienfaits, citons

  • la capacité de se réchauffer,
  • la capacité de se protéger contre les animaux,
  • pouvoir confectionner des outils plus complexes,
  • et surtout pouvoir mieux se nourrir (la nourriture cuite est davantage digeste et nutritive).
    Extrait de documentaire
    La découverte du feu (« feu opportuniste »)
    stitchyish

    En plus de ces bienfaits, la flamme du feu suscite à la fois aversion ou admiration et on interprète facilement la maîtrise le feu comme une victoire de l’homme sur la nature, comme la preuve de sa supériorité. En raison de cette supériorité que confère la maîtrise du feu, plusieurs experts y voient la découverte marquant l’émergence de l’humanité, le premier progrès dénotant le génie humain : en 2009, Wrangham en fait l’hypothèse de son livre d’anthropologie Catching fire.

Cette thèse, pour séduisante qu’elle soit, rencontre néanmoins quelques difficultés. Ceci ne doit d’ailleurs pas nous surprendre : si le feu est pour l’homme un outil particulièrement complexe, il n’en reste pas moins un outil et les difficultés que nous avions rencontrées en nous interrogeant sur la découverte des premiers outils se retrouveront ici mutatis mutandis. Recensons deux :

  1. D’un point de vue archéologique, il est très difficile d’identifier les traces de feu (dispersion naturelle des braises, difficultés à différencier feu humain et feu naturel, difficultés à différencier restes de feu et vieux détritus organiques).
  2. La maîtrise du feu recouvre plusieurs processus différents. Il y a d’abord la capacité de faire cuire la nourriture, puis la capacité d’entretenir un feu (création de foyers), puis la capacité de produire du feu. Sur quel processus faut-il focaliser son attention ?

Cette dernière difficulté est soulignée à la fois par la recherche paléontologique et biologique. Commençons par la recherche paléontologique. Si ces trois processus nous paraissent relativement différents, la paléoanthropologie révèle que ces processus font en réalité partie d’une même technique évoluant continuellement sur plusieurs centaines de milliers d’années mais de façon quasi imperceptible. À tel point qu’il n’est pas possible de délimiter trois étapes distinctes, sinon à raisonner en centaines de milliers d’années.

Bonobo allumant un feu et l’entretenant
Dressage et intelligence
Thevideopunch

Quant à la recherche éthologique, des spécialistes des singes ont réussi à dresser plusieurs bonobos de façon à leur apprendre à allumer à un feu, à l’entretenir et à y faire cuire de la nourriture pour la manger ensuite. Certes, dira-t-on, ces bonobos ont été dressés pour y arriver. Mais on devra aussi concéder que la possibilité d’un tel dressage oblige à minimiser la peur du feu et la complexité de la cuisson. Et quand bien même il serait peu probable qu’un bonobo ait spontanément l’idée de faire cuire sa nourriture (d’ailleurs on n’en a jamais vu), nous sommes en droit de nous demander si le fait d’avoir une telle idée signale une progrès intellectuel qualitatif plutôt que quantitatif. Autrement dit, pouvons-nous imaginer un singe d’une espèce encore plus développée que le bonobo parvenant à maîtriser la cuisson par le feu ? Et bien oui...

Où donc placer la réelle rupture entre animaux et hommes ? Intuitivement, nous aurions tendance à la mettre lors de la découverte de la cuisson. Mais nous avons dit qu’il en résulterait une frontière trop tenue et trop poreuse entre intelligence animale et intelligence humaine. Nous ne saurions non plus la mettre sur le fait de parvenir à entretenir un feu : de la cuisson à l’entretien, il n’y a qu’un pas. Les hominidés mettront peut-être plusieurs centaines de milliers d’années pour franchir ce pas, mais il y a tout de même continuité entre les deux découvertes. Et le fait même qu’il y ait une longue période de stagnation technique entre ces deux découvertes plaide en faveur d’un instinct animal sur-développé plutôt que d’une réelle intelligence. En effet, nous pouvons reproduire, en l’adaptant, la citation que nous avions faite auparavant à propos de la découverte de l’outil :

I wanna be like you
le feu : un trésor convoité
(Le livre de la jungle)
tahlza91, 9JDzlhW3XTM

Chez l’animal le plus perfectionné, l’acte peut aboutir à une industrie qui semble annoncer le comportement humain. Cet acte n’en est pas moins formellement distinct de l’acte humain en ce qu’il demeure comme figé dans des limites déterminées. Celles-ci peuvent se repérer car elles entraînent la répétition et la stéréotypie du modèle atteint, avec des progrès lents mais sans jamais arriver à des novations successives en toutes directions. [Faire cuire un aliment] nécessite des facultés internes développées, mais pas d’intelligence humaine (Dieu et la science en questions, Bertrand Souchard).

Si rupture il y a, elle semble avoir eu lieu avec la production du feu. Utiliser des pierres ou du bois pour provoquer une étincelle relève d’une intelligence réellement supérieure, semble-t-il, et on pourra à bon droit y voir la marque d’une intelligence réellement complexe. Mais, même ici, il ne fait aucun doute que cette découverte ait davantage suivie l’émergence de l’intelligence humaine plutôt qu’elle n’en soit la marque propre. Une découverte suffisante mais non nécessaire en quelque sorte...

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