Le corps est-il requis pour le bonheur de l’homme ?

mercredi 19 août 2015, par theopedie

En bref : Non, car on lit dans l’Apocalypse (14, 13) : « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur. »

Il y a deux sortes de bonheurs : l’un est partiel, et c’est celui que nous pouvons avoir dans la vie présente ; et l’autre est dans sa plénitude, et c’est celui que nous aurons dans notre vie future, lorsque nous verrons Dieu. Or, il est bien évident que, en ce qui concerne le bonheur de cette vie, le corps est nécessaire. En effet, le bonheur sur terre est une activité de l’esprit soit spéculatif, soit pratique, et toute activité de l’esprit, en cette vie, naît de notre connaissance empirique, laquelle procède de nos sensations, comme nous l’avons montré dans la première partie. Et ainsi le bonheur qu’on peut avoir en cette vie dépend de notre existence corporelle.

Quant au bonheur dans sa plénitude, qui consiste dans la vision de Dieu, quelques-uns ont pensé que le psychisme, séparé du corps, ne pourrait pas le connaître. Ils disent ainsi que les âmes des saints, séparées de leurs corps, ne peuvent parvenir au bonheur avant le jour du jugement, quand elles reprendront une chair. Mais cela est faux. On peut le démontrer par un argument d’autorité et par un argument rationnel.

• Du point de vue de l’autorité, l’Apôtre écrit (2 Co 5, 6) : « Aussi longtemps que nous habitons dans cette chair, nous sommes loin du Seigneur », et voulant montrer de quelle nature est cet éloignement, il ajoute : « car nous marchons par la foi et non par la vue ». Cela montre que tout le temps où l’on marche par la foi et non par la vue, n’ayant pas la vision de la nature divine, on n’est pas encore en la présence de Dieu. Or les âmes des saints qui sont séparées de leurs corps sont présentes à Dieu, ce qui fait que l’Apôtre ajoute : « Nous sommes donc pleins de hardiesse, et nous aimons mieux déloger de ce corps et habiter auprès du Seigneur. » Il est donc évident que les âmes des saints séparées de leurs chair « marchent par la vue », c’est-à-dire voient l’essence de Dieu, ce qui constitue la vraie bonheur.

• La raison le montre aussi. Car notre esprit n’a besoin de la chair pour son activité que s’appuyer sur des perceptions, en lesquelles il voit, en même temps que ces perceptions, la vérité intelligible qu’elles lui représentent, nous l’avons dit dans la première Partie. Or il est évident que la nature divine ne peut pas être contemplée au moyen de perceptions, nous l’avons démontré dans la première Partie. Aussi, puisque le bonheur dans sa plénitude de l’homme consiste dans la vision de la nature divine, ce bonheur ne peut dépendre de la chair, et ainsi, même sans chair, le psychisme peut être bienheureux.

Toutefois, il faut savoir qu’une chose peut être requise de deux façons pour la plénitude de quelque chose. D’abord, une chose peut être requise pour la plénitude d’une nature : ainsi, le psychisme est-elle nécessaire à l’intégralité de la nature humaine. Ensuite, quelque chose peut être requise pour la perfection d’une chose. Ainsi, la beauté corporelle ou la vivacité de l’esprit sont requises pour la perfection de l’homme.

Bien que la chair ne se rapporte pas de la première manière à la plénitude du bonheur humain, elle s’y rapporte de la seconde manière. En effet, puisque l’activité d’un être dépend de sa nature, plus la nature du psychisme sera pleine et entière, plus sa propre activité sera pleine et entière, et c’est en ceci que consiste son bonheur. C’est pourquoi st. Augustin s’étant demandé « si les âmes des morts peuvent sans leurs corps acquérir le suprême bonheur » répond : « Elles ne peuvent voir la réalité éternelle comme les saints anges la voient, soit pour une raison cachée, soit parce qu’il y a en elles un désir spontané de retrouver l’usage de leur corps. »

Objections et solutions :

1. La plénitude de la vertu et de la grâce présuppose la plénitude de la nature. Or le bonheur est la plénitude de la vertu et de la grâce, et un psychisme sans chair ne possède pas la plénitude de sa nature, puisqu’il n’est qu’une partie de la nature humaine, et qu’une partie privée de son tout est partielle. Donc le psychisme sans chair ne peut pas être bienheureux.

• Le bonheur est la plénitude du psychisme, mais dans sa dimension spirituelle, à savoir l’esprit, le psychisme excède les organes corporels, et est plus que la structure biologique de la chair. Il s’ensuit que le psychisme séparé garde la plénitude qui lui est due selon sa nature spirituelle, même si elle n’a pas la plénitude qui lui est due selon sa nature biologique.

2. Le bonheur est une activité pleine et entière, nous l’avons dit. Or l’activité pleine et entière prend place dans un être plein et entier, car rien n’agit sinon en tant qu’être en acte. Ainsi donc, le psychisme séparé de la chair, n’ayant pas son être plein et entier, comme toute partie séparée de son tout, il semble qu’il ne puisse ainsi connaître le bonheur.

• Le psychisme entretient une relation avec l’existence humaine différente de celle qu’entretiennent les autres parties de la nature humaine. Car l’existence d’un tout n’appartient à aucune de ses parties ; de la vient que, le tout étant détruit, les parties de ce tout cessent d’être, ou bien, si elles subsistent, existent différemment. Mais le psychisme humain, après la destruction de la chair, conserve l’existence de cette totalité mixte qu’est l’homme, et cela parce que l’homme a beau avoir une dimension corporelle et psychique, il n’a qu’une seule existence et son psychisme porte en lui la marque de cette double dimension, et subsiste même à l’état séparé comme une subsistance humaine. Il reste donc qu’après sa séparation d’avec la chair le psychisme garde son être plein et entier, et qu’il peut ainsi avoir une activité pleine et entière, bien qu’il n’ait plus la plénitude de sa nature propre.

3. Le bonheur est la plénitude de l’homme ; mais un psychisme sans chair n’est pas la plénitude de l’humanité. Donc il ne peut y avoir de bonheur dans le psychisme sans chair.

• Le bonheur réside dans l’homme par son esprit. C’est pourquoi, tant que son esprit demeure, l’homme est capable de bonheur.

4. Selon Aristote, « l’activité de la béatitude, dans laquelle consiste le bonheur, ne connaît aucune entrave ». Or l’activité du psychisme séparé est entravée ; car, dit st. Augustin, « le psychisme aspire spontanément à user du corps, et par cette aspiration, elle est arrêtée en quelque sorte dans son élan vers le ciel suprême », c’est-à-dire vers la vision de la nature divine. Donc le psychisme sans chair ne peut être bienheureux.

• Une chose peut être empêchée par une autre chose de deux manières. D’abord parce que ces deux choses s’opposent, comme le froid empêche de se réchauffer ; et un tel empêchement de l’activité empêche le bonheur. En second lieu, du fait d’un certain manque, en ce sens que la chose entravée n’aura pas tout ce qui est requis à sa plénitude ; et une entrave de ce genre ne s’oppose pas à l’activité du bonheur, mais seulement à sa plénitude. C’est de cette manière qu’il faut entendre st. Augustin lorsqu’il dit que la séparation du psychisme d’avec le corps l’entrave, en l’empêchant de tendre de tout son élan vers la vision de la nature divine. En effet, le psychisme désire jouir de Dieu de telle manière que la jouissance qu’il en a s’épanche aussi dans la chair, selon ses capacités. C’est pourquoi, tant que notre psychisme jouit de Dieu sans avoir de chair, son aspiration trouve son équilibre en Dieu, mais de telle sorte qu’il désire toujours voir sa chair parvenir elle aussi à la participation de cette perfection.

5. Le bonheur est une perfection qui suffit à équilibre notre désir. Or cela ne convient pas au psychisme séparé, car elle désire toujours s’unir à la chair, comme st. Augustin le rappelle.

• Le désir du psychisme est, pour autant que l’on considère la source de son bonheur, parfaitement équilibré car il a tout ce qui suffit à combler ses aspirations. Mais, pour autant que l’on considère la manière dont son bonheur se déploie, le désir du psychisme n’est pas encore totalement équilibré, car il ne possède pas son bonheur de toutes les manières qu’il voudrait le posséder. C’est pourquoi, à la résurrection de la chair, son bonheur augmentera, non pas en intensité, mais en extension.

6. L’homme est l’égal des anges selon le bonheur qu’ils connaissent ; or, selon st. Augustin, le psychisme séparé n’est pas l’égal des anges ; donc il ne connaît le bonheur.

• Lorsque l’on dit que « les âmes des morts ne voient pas Dieu de la même manière que les anges », il ne faut pas l’entendre dans le sens d’une inégalité quantitative ; car même maintenant, certaines âmes bienheureuses sont élevées aux ordres supérieurs du monde angélique, et voient Dieu plus clairement que les anges inférieurs. Il faut comprendre qu’il y a ici une inégalité de proportion, en ce sens que les anges, même inférieurs, ont toute la plénitude de bonheur qu’ils doivent jamais avoir, ce qui n’est pas vrai des âmes des saints séparées de leur chair.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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