Le concept de transsubstantiation est-il encore pertinent ?

mardi 6 janvier 2015, par theopedie

En bref : Le concept de transsubstantiation est un concept adéquat pour rendre compte de la présence réelle de Jésus dans les oblats consacrés, mais son explicitation dans le cadre de la métaphysique thomiste ne l’est plus.

 Adéquation de fond

Au premier abord, on répugne à l’affirmer. Le mot, dans sa lourdeur, semble avoir quelque chose de philosophique et de systématique qui n’est pas en harmonie avec l’Évangile. Et pourtant, si le mot est étranger au vocabulaire biblique, la parole de Jésus lors de la cène « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » suggère bien la réalité que le mot de transsubstantiation essaie de recouvrir. Si Jésus est réellement présent à travers le pain et le vin qui ont été consacrés, comment peut-on rendre compte au niveau de l’être du pain et du vin consacrés et de l’être de Jésus ? C’est en réponse à cette question que la doctrine de la transsubstantiation a été élaborée.

Pour le dire autrement, la doctrine de la transsubstantiation est le meilleur moyen que la raison ait découvert de se rendre compte à elle-même de la présence réelle de Jésus pendant la messe et du fondement de sa présence dans la réalité des oblats.

 Quelques limites

Il n’en reste pas moins que cette doctrine, prise dans le cadre de la métaphysique scolastique thomiste, souffre de quelques limites :

  • Son explicitation est sous-tendue par la distinction substance/accident. Or, au fur et à mesure, la métaphysique moderne semble abandonner une vision substantialiste de la réalité pour une vision structurelle (primat des relations sur les monades).
  • Saint Thomas pose que le premier accident, la quantité mesurée par les dimensions, joue au terme de la consécration le rôle de sujet à l’égard des autres accidents. Cependant, la structure spatiale du pain semble, au regard de la science moderne, plus qu’un simple accident.
  • La transsubstantiation appartient, dans le genre des changements, à l’espèce dite « conversion ». Mais ce terme de conversion semble trop obscur et, pour avoir une portée pédagogique, l’explanans doit être plus clair que l’explanandum.

Si ces critiques ne diriment en rien le concept de transsubstantiation, elles montrent cependant l’importance d’une explicitation métaphysique adéquate. Nous proposons, à titre d’essai et afin de mieux expliciter la doctrine de la transsubstantiation, d’interpréter le changement de substance

  • non en terme de conversion mais en terme d’intrication ;
  • dans le cadre d’une métaphysique basée sur la relation comme catégorie ontologique fondationnelle.

 Transsubstantiation et intrication

L’intrication est une notion utilisée en physique pour décrire la non-séparabilité de deux systèmes quantiques : toute mesure affectant un système, affecte l’autre système, quelque soit par ailleurs la distance spatiale séparant ces deux systèmes. Cette notion est reprise ici d’une manière analogique.

  • L’intrication signifie plus qu’une simple concomitance, ou relation de raison. En effet, cette relation d’intrication est caractérisée par une propriété qui lui est propre, la propriété de non-séparabilité. Cette propriété existe et suppose un fondement réel. L’intrication pose donc une union réelle.
  • Plus précisément, une fois consacrées et intriquées, les structures des oblats cessent de former un système existentiel indépendant. Cette disparition d’existence propre, c’est la disparition de l’existence « substantielle » du pain et du vin en tant que telle.
  • Cette relation d’intrication est l’équivalent métaphysique de la relation d’identité formulée par le Christ à travers le prêtre au moment de la consécration : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ». De sorte que, à travers la structure matérielle de son icône sacramentelle, le corps du Christ est réellement présent.
  • En revanche, si cette union est réelle, cela ne veut pas dire qu’elle soit intrinsèque : relation et relata restent distincts. Ainsi, il n’y a pas union hypostatique entre le Christ et le pain. En terme métaphysique moderne, l’intrication est interprétée non pas comme une relation interne mais comme une relation externe. Dans une métaphysique des relations, les relations externes existent de manière quasi substantielle.
  • Cette intrication se traduit concrètement par la non-séparabilité du corps du Christ et de son icône sacramentelle : là où est son icône sacramentelle, là est le corps du Christ, et déplacer l’une, c’est déplacer l’autre. En revanche, cette non-séparabilité n’implique pas de soi l’intrication de toutes leurs propriétés. Ainsi, les propriétés physiques de l’icône demeurent inchangées : le Christ est présent sous le mode de la « substance », non sous le mode des « accidents ».
  • Inversement, nous l’avons dit, l’apparition d’une propriété de non-séparabilité, c’est l’apparition d’une existence, à savoir une structure intriquée. A cause de la réalité de la notion de structure et de relation, celle-ci doit être considérée comme une réalité à part entière. Il n’y a donc plus deux individus séparés, mais un seul « système », un seul être et une seule « substance ».
  • Les deux relata – corps et sacrement – sont toutefois dans un rapport existentiel asymétrique par rapport à la relation d’intrication. Il y a relation réelle du côté de l’icône sacramentelle, mais uniquement de raison du côté du corps du Christ. Ainsi, la disparition matérielle du sacrement fait disparaître le sacrement et donc l’intrication, sans que le corps du Christ en soit affecté.

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