Le bonheur, une fois possédé, peut-il être perdu ?

mercredi 26 août 2015, par theopedie

En bref : Il est dit en Matthieu (25, 46) que les justes « iront dans la vie éternelle », vie qui n’est autre, comme nous l’avons dit, que le bonheur des saints. Or ce qui est éternel ne disparaît pas. Donc le bonheur ne peut pas être perdu.

Si par bonheur on entend ce bonheur partiel qu’on peut avoir sur terre, il peut être perdu. Et cela est bien évident en ce qui concerne la sérénité de notre contemplation : elle se perd soit par étourderie, soit par la maladie qui nous fait perdre l’usage de notre esprit, soit par des vaines distractions. La même chose vaut pour la sérénité de la vie active ; car la liberté d’un homme peut changer et déchoir de sa valeur, dont l’exercice est pourtant à l’origine de son bonheur. Et si sa valeur demeure intacte, des changements extérieurs peuvent troubler son bonheur en entravant l’exercice de sa valeur. Cependant ils ne peuvent détruire entièrement son bonheur, car la valeur d’un homme subsiste lorsqu’il supporte dignement ses malheurs. Du fait que le bonheur de cette vie peut ainsi se perdre, ce qui paraît contraire à la raison même de bonheur, Aristote a d’ailleurs été amené à dire que si des hommes peuvent être dits bienheureux, ils ne le sont que d’une certaine manière et non pas absolument, c’est-à-dire comme des hommes dont la nature est sujette au changement.

Si au contraire nous parlons du bonheur dans sa plénitude que nous espérons après cette vie, il faut savoir qu’Origène, adoptant l’erreur de certains platoniciens, a prétendu que l’homme peut connaître le malheur, même après avoir acquis le bonheur suprême. Mais cela est faux pour deux raisons. Tout d’abord, parce qu’il est dans la nature du bonheur d’être la perfection dans sa plénitude d’être pleinement suffisant, et donc, il équilibre le désir de l’homme et exclut tout mal. Or l’homme désire spontanément retenir la perfection qu’il possède et se sentir assuré de pouvoir la retenir ; sans cela, la crainte de perdre cette perfection et plus encore la douloureuse certitude de la perdre lui feraient nécessairement éprouver une certaine tristesse. Le bonheur véritable exige donc que l’homme ait la certitude de ne jamais pouvoir perdre la perfection qu’il possède. Si cette certitude est vraie, il s’ensuivra qu’il ne perdra jamais son bonheur. Et si elle est fausse, c’est déjà un défaut que d’avoir ainsi une fausse certitude ; car l’erreur est un défaut de l’intelligence autant que le vrai est sa perfection, dit Aristote. Il n’y aura donc pas de vrai bonheur en celui en qui subsiste quelque mal et quelque défaut.

La même conclusion s’impose si l’on considère ce qui fait la nature même du bonheur. Nous avons montré que le bonheur dans sa plénitude consiste dans la vision de la nature divine. Or il est impossible qu’en voyant la nature divine, on souhaite ne plus la voir. Car si l’on possède une perfection et que l’on souhaite s’en défaire, c’est ou bien parce qu’elle se présente comme étant insuffisante, ou bien parce qu’il s’y trouve quelque contrariété qui la fait prendre en dégoût. Mais la vision de la nature divine comble le psychisme de toutes les perfections en l’unissant à la source de toute bonté, ce qui fait dire au Psalmiste (17, 15 Vg) : « Je serai rassasié lorsqu’apparaîtra ta gloire », et au Sage (Sg 7, 11) : « Tous les perfections me sont venues avec elle », c’est-à-dire avec la sagesse qui est contemplation de Dieu. De même, la vision de la nature divine ne comporte aucune contrariété, car il est dit encore, sur la contemplation de la sagesse (Sg 8, 16) : « Sa société ne cause pas d’amertume et son commerce ne donne pas d’ennui. » On voit donc clairement par là qu’un homme ainsi comblé ne souhaite pas de sa propre liberté renoncer au bonheur.

Pareillement, il ne peut la perdre parce que Dieu la lui retirerait. Car le retrait du bonheur étant une punition, elle ne peut être infligée par Dieu, le juste juge, que pour une faute ; mais celui qui voit l’essence de Dieu ne peut pas tomber dans la faute, puisque cette vision entraîne nécessairement la droiture de la liberté, comme nous l’avons fait voir. Pareillement, aucun autre agent ne peut soustraire une telle perfection. Car le psychisme uni à Dieu se trouve élevé au-dessus de tout le reste, et par suite aucun agent ne peut l’arracher à une pareille union. Dans l’au-delà, il paraît donc impossibles que difficultés fassent passer du bonheur à la misère, et inversement. Ces sortes de vicissitudes n’appartiennent qu’à ce qui est soumis au temps et au mouvement.

Objections et solutions :

1. Le bonheur est une certaine plénitude. Or toute plénitude inhère à son sujet selon sa condition. Et puisque l’homme est de nature instable, il semble qu’il ne puisse connaître le bonheur que de manière instable, de telle sorte qu’il puisse le perdre.

• Le bonheur est une plénitude consommée, qui exclut tout défaut chez le bienheureux. Aussi est-il attribué en dehors de tout changement, grâce à la puissance divine qui élève l’homme jusqu’à ce qu’il participe de son éternité, à l’exclusion de tout changement.

2. Le bonheur consiste en une activité de l’intelligence, et l’intelligence est soumise à la liberté. Or la liberté est capable de tout et de son contraire. Donc elle peut abandonner l’activité par laquelle l’homme est rendu bienheureux.

• La liberté est capable de tout et de son contraire dans le choix des moyens ordonnés à un idéal ; mais par nature, elle est nécessairement ordonnée à l’idéal suprême. C’est évident du fait que l’homme ne peut pas ne pas souhaiter connaître le bonheur.

3. L’idéal d’une chose fait écho à ce qui est à son origine. Or le bonheur de l’homme a une origine, puisque l’homme n’a pas toujours été bienheureux ; il semble donc que même le bonheur doive avoir un idéal.

• Si le bonheur a une origine, c’est en raison de la condition de l’homme qui en participe, et si il ne doit pas avoir de fin, la raison en est dans la condition de la perfection dont la participation rend bienheureux. Ainsi y a-t-il une cause pour que le bonheur ait un origine, et une autre pour qu’elle n’ait pas de fin.

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