Le bonheur reside-t-il dans le pouvoir ?

dimanche 2 août 2015, par theopedie

En bref : Non, car le bonheur est la perfection dans sa plénitude, tandis que le pouvoir est chose inachevée. Comme le dit Boèce (III de Consol.) : « Le pouvoir humain ne peut éviter ni la morsure des soucis, ni l’aiguillon des craintes. » Et il ajoute : « Le trouves-tu puissant, celui qui s’entoure de gardes et qui, devant les gens qu’il terrifie, est apeuré plus qu’eux ? »

Deux raisons s’opposent à ce que le bonheur consiste dans le pouvoir. La première est que le pouvoir précède l’action, selon Aristote (V Metaphys.), tandis que le bonheur est en est une conséquence. La seconde est que le pouvoir n’est pas de soi une perfection, tandis que le bonheur est ce qui fait par excellence la perfection d’une personne humaine. Aussi, le bonheur consisterait davantage dans le bon usage du pouvoir, grâce à la valeur morale, plutôt que dans le pouvoir lui-même.

En généralisant, on peut avancer quatre raisons pour lesquelles le bonheur ne peut consister en aucune des perfections extérieures examinées jusque là.

1° Le bonheur, perfection suprême de la personne humaine, ne souffre le mélange d’aucun mal. Or les perfections sus-mentionnées peuvent se rencontrer tant chez les hommes de perfection que chez les hommes mauvais.

2° Le bonheur a pour caractéristique de « se suffire à lui-même ». Ainsi, d’après Aristote (I Ethic.), parvenu au bonheur, aucune perfection nécessaire ne doit faire défaut. Or, on peut bien obtenir les perfections sus-mentionnées, beaucoup d’autres perfections nécessaires au bonheur pourront encore manquer, par exemple la sagesse, la santé corporelle, etc.

3° Le bonheur étant la perfection dans sa plénitude, il ne peut être pour personne la cause d’un mal, et ce n’est pas le cas des perfections sus-mentionnées, car il est dit dans l’Ecclésiaste (5, 12) que les richesses « sont parfois conservées pour le malheur de leur maître ». Et il en est de même des trois autres.

4° L’orientation de la personne humaine vers son propre bonheur doit avoir son origine dans la personne, puisque c’est spontanément qu’il y est orienté. Or les perfections sus-mentionnées sont l’effet de circonstances extérieures, et le plus souvent de la chance, ce qui les fait appeler précisément la bonne fortune. C’est ainsi que l’on constate que le bonheur ne peut être constitué d’aucun de ces perfections-là.

Objections et réponses :

1. Tout ce qui existe cherche à ressembler à Dieu à la fois en tant qu’idéal suprême et en tant que fondement originel. Mais les hommes qui exercent le pouvoir semblent offrir, du fait de leur souveraineté, une certaine ressemblance avec Dieu, au point que l’écriture les appelle des dieux, disant, en parlant des princes du peuple (Ex 22, 27 Vg) : « Tu ne rabaisseras pas les dieux. » Donc le bonheur consiste dans le pouvoir.

• La souveraineté divine, c’est sa bonté même, en raison de quoi l’usage de sa souveraineté est par essence bonne. Mais cela n’est pas le cas des hommes, et c’est pourquoi il ne suffit pas à leur bonheur de ressembler à Dieu par le pouvoir, s’ils ne lui ressemblent par leur bonté.

2. Le bonheur est la perfection dans sa plénitude ; or la perfection suprême consiste à parvenir à gouverner même les autres hommes, et tel est ce qui sied à ceux qui sont institués en postes de gouvernement.

• Autant il est excellent de bien user de son pouvoir dans le gouvernement d’un grand nombre, autant il est dangereux d’en user mal. C’est ainsi que le pouvoir peut cultiver soit une perfection soit un défaut.

3. Du fait qu’il est éminemment désirable, le bonheur doit être le contraire de ce que les hommes ont avant tout à redouter. Or ce que les hommes redoutent le plus, c’est de tomber en esclavage, ce qui est l’opposé du pouvoir. C’est donc que le bonheur consiste dans le pouvoir.

• Les hommes fuient instinctivement la servitude, mais parce qu’elle est un obstacle au libre usage du pouvoir, et non pas dans ce sentiment que le pouvoir soit la perfection suprême.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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