Le bonheur réside-t-il dans la santé ou dans une autre perfection corporelle ?

lundi 3 août 2015, par theopedie

En bref : Non, car le bonheur de la personne humaine est supérieur à celui des animaux. Or, du point de vue de la perfection corporelle, il est dépassé par beaucoup d’entre eux : en longévité par l’éléphant, en force par le lion, en vitesse par le cerf, etc. Le bonheur de la personne humaine ne peut donc pas consister dans une perfection corporelle.

Il est impossible que le bonheur de l’homme consiste dans une perfection corporelle, et on peut en donner deux raisons. Tout d’abord, quand une chose a son optimum dans une autre chose, il est impossible que son optimum soit sa propre conservation. Aussi le pilote n’a-t-il pas pour idéal la conservation de son navire, puisque celui-ci n’a d’intérêt que pour autant qu’il peut naviguer. Or, de même que le navire est confié à la direction du pilote, ainsi la personne humaine est-elle confiée à sa propre conscience et à sa propre liberté, selon l’Ecclésiastique (15, 14) : « Au commencement, Dieu a créé l’homme et l’a laissé dans la main de son conseil. » Mais on constate aussi que la personne humaine est subordonnée à quelque chose d’autre en qui elle trouve son idéal, car l’humanité n’est pas la perfection suprême de l’univers. Il est donc impossible que l’idéal humain soit la simple conservation de l’existence humaine.

Ensuite, en admettant que l’idéal de la conscience et de la liberté se réduise à la conservation de l’existence humaine, on ne pourrait pas dire pour autant que l’idéal humain réside dans une perfection corporelle. La personne humaine, en effet, est composée à la fois de psychisme et de chair, et bien que la vie de la chair dépende du psychisme, la vie du psychisme ne dépend pas de la vie de la chair, ainsi que nous l’avons fait voir précédemment. En outre, la chair existe en vue du psychisme, de même que la matière existe en vue d’une structure et les instruments en vue d’un travail, afin que par cette matière et ces instruments le psychisme puisse agir. Ainsi, toutes les perfections de la chair sont orientées vers les perfections psychiques, et il est impossible que le bonheur, idéal suprême de l’homme, consiste dans une perfection corporelle.

Objections et réponses :

1. Il semble que oui, car il est dit dans l’Ecclésiastique (30, 16) : « Il n’y a pas de richesse préférable à la santé du corps. » Mais le bonheur consiste dans ce qui est le meilleur. Donc il consiste en la santé du corps.

• De même que la chair est ordonnée au psychisme comme à son idéal propre, de même les biens matériels sont ordonnés à la perfection de la chair. Et c’est pourquoi il est raisonnable que la perfection du corps soit préférée aux biens extérieurs, symbolisés par l’argent, de même que les perfections du psychisme sont préférées à toutes les perfections corporelles.

2. D’après Denys (V cap. de Div. Nom.), l’existence (au sens noble) est supérieure à la simple vie, et la vie est supérieure à tout ce qui émane d’elle. Or, pour exister et pour vivre, le santé du corps est requise. Donc, puisque le bonheur est la perfection suprême de l’homme, il semble que la santé du corps concerne par excellence le bonheur.

• L’existence prise dans toute la richesse de son sens inclue en soi toutes les plénitudes de l’être et elle est supérieure à la vie et à tout ce qui en émane, puisqu’alors l’existence contient toute chose. Or c’est en ce sens fort que Denys parle de l’existence. Mais si l’on considère la manière dont telle ou telle chose participe de l’existence, il ne s’y trouve pas rassemblée toute la plénitude de l’existence, car ces choses ont une existence partielle, et il en va ainsi de toute créature. Et alors, il est clair que si l’on rajoute une plénitude supplémentaire à cette existence, elle en devient plus noble. Aussi Denys affirme-t-il dans le même passage que les vivants sont supérieurs aux simples existants, et les êtres intelligents supérieurs aux vivants.

3. Plus quelque chose est universelle, plus l’origine dont elle dépend est universelle, car c’est pour autant qu’un principe est élevé que ses effets s’étendent plus loin. D’autre part, de même que la causalité physique exerce une influence à travers une force, de même le principe d’optimalité exerce une influence à travers une aspiration. Donc, de même qu’une cause physique fondamentale exerce une influence universelle, de même l’optimalité suprême est ce à quoi tout l’univers aspire. Or exister est ce à quoi tous aspirent ; donc le bonheur de l’homme consiste principalement dans ce qui a touche à l’existence personnelle, donc dans une perfection du corps.

• Puisque qu’un idéal correspond avec ce qui est à l’origine, il s’ensuit que l’idéal fondamental de toute chose correspond à l’origine fondamentale de l’existence, en qui réside toute plénitude d’être. Et toute chose cherche à la refléter, chacune à sa manière, les uns dans le simple fait d’exister, d’autres en vivant, d’autres enfin en vivant de manière rationnelle et en connaissant le bonheur. Et c’est là le fait d’un petit nombre.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

Répondre à cet article