Le bonheur réside-t-il dans la richesse matérielle ?

jeudi 30 juillet 2015, par theopedie

En bref : Non, car la beauté d’un homme brille davantage lorsqu’il conserve le bonheur plutôt que lorsqu’il le laisse s’échapper. Or, dit Boèce, « les richesses brillent davantage en se répandant qu’en s’entassant ; car l’avarice rend les riches odieux, et la générosité les rend illustres ». Donc le bonheur ne consiste pas dans la richesse matérielle.

Aristote distingue deux sortes de richesses : les biens économiques et les biens financiers. Les premiers servent à la personne pour subvenir aux besoins de sa nature : tels sont les aliments, les vêtements, les moyens de transport, le logement, etc. Les seconds, comme les monnaies, ne sont pas d’une utilité de nature ; mais l’ingéniosité humaine les a créés pour faciliter les échanges économiques, de telle sorte qu’ils servent à évaluer les biens qui se vendent.

Or il est manifeste que les richesses économiques ne sauraient constituer le bonheur, car elles servent les besoins de la personne et ne peuvent donc prétendre être son idéal. Bien plutôt, elles sont subordonnées à l’homme et c’est en lui que se trouve leur raison d’être. Aussi, dans l’univers, tous les biens naturels sont-ils subordonnés à la personne humaine et créés pour elle, selon ces paroles du Psaume (8, 8) : « Tu as tout placé sous ses pieds. »

Quant aux richesses financières, on ne les recherche qu’en vue des richesses économiques ; on ne les rechercherait pas, si l’on ne se proposait d’acheter grâce à elles des biens économiques. Encore moins peuvent-elles donc avoir le caractère d’idéal fondamental. Il est donc impossible que le bonheur, qui est le idéal fondamental de l’humanité de la personne, consiste dans les richesses matérielles.

Objections et réponses :

1. On pourrait penser que le bonheur de la personne consiste dans les richesses. En effet, le bonheur étant l’idéal fondamental de l’humanité, il est ce qu’il désire par dessus tout. Et telles sont les richesses, car « à l’argent tout obéit », dit l’Ecclésiaste (10, 19).

• Toutes les réalités matérielles sont prises dans une logique économique, certes, mais uniquement pour la masse des gens superficiels, qui ne connaissent rien en dehors de ces biens matériels qu’ils peuvent acquérir par leur argent. Or, il ne faut pas s’interroger sur la perfection en demandant l’avis des gens superficiels, mais en demandant l’avis des gens sages, de même que l’on consulte, pour juger de la saveur d’un vin, ceux qui ont le goût juste.

2. D’après Boèce (in III de Consol.), un bonheur est « un état de plénitude qui intègre toutes les perfections ». Mais il semble qu’on puisse tout posséder avec de l’argent. Aristote le suggère (in V Ethic.) quand il dit que la monnaie a été inventée comme garantie du pouvoir d’achat.

• On dit que l’argent procure tout : oui, tout ce qui peut se vendre ; mais les réalités spirituelles ne se vendent pas. « Que sert-il à l’insensé d’avoir des richesses, dit l’écriture (Pr 17, 16), puisqu’il ne peut acheter la sagesse ? »

3. Le désir de la perfection suprême n’est jamais rassasié et semble être infini. Or cette infinité du désir se retrouve aussi dans le désir des richesses ; car il est dit dans l’Ecclésiaste (5, 9) : « Celui qui aime l’argent ne sera pas rassasié par l’argent. »

• Le désir des biens économiques n’est pas infini car, une mesure finie suffit à contenter notre nature. Mais l’appétit des richesses financières n’a pas de bornes, car il est au service d’une convoitise désordonnée, laquelle est sans mesure, comme l’observe le Aristote. De plus, autre est le désir infini des richesses, autre celui de la perfection suprême. Plus cette dernière est possédée, plus elle est aimée et plus tout le reste est méprisé, car en la possédant davantage, on la connaît davantage, et on l’aime d’autant plus, selon cette parole de l’Ecclésiastique (24, 21) : « Ceux qui se nourrissent de moi auront encore faim. » Mais pour l’appétit des richesses et de tous les biens matériels, c’est le contraire : dès qu’on les possède, on les méprise et on désire autre chose. C’est le sens de cette parole du Seigneur (Jn 4, 13) : « Celui qui boit de cette eau », symbole des biens matériels, « aura encore soif ». Et cela parce que l’on connaît d’autant mieux leur insuffisance qu’on les possède. Ce fait même montre leur incomplétude, et donc que la perfection suprême ne se trouve pas là.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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