Le bonheur réside-il dans la jouissance ?

mardi 4 août 2015, par theopedie

En bref : Non, et Boèce écrit : « Les jouissances ont toujours de tristes fins, et quiconque fera l’effort de se souvenir de ses propres pulsions le comprendra. S’il était en leur pouvoir de nous rendre heureux, il n’y aurait aucune raison de ne pas dire heureuses les bêtes sauvages elles-mêmes. »

Parce qu’ils sont à la portée du grand nombre, les plaisirs charnels ont accaparé pour ainsi dire le nom de jouissances, comme l’observe Aristote. Pourtant d’autres plaisirs leur sont bien supérieurs. Mais même en ceux-ci, on ne saurait voir la source du bonheur.

En effet, en chaque chose, il faut distinguer ce qui est essentiel et ce qui n’est qu’une caractéristique. Ainsi, l’homme est par essence un animal conscient, mais il a pour caractéristique de rire. En suivant cette distinction, on en vient à dire que tout plaisir est l’état caractéristique sinon du bonheur dans sa plénitude, du moins d’un bonheur partiel. En effet, on éprouve du plaisir parce qu’on possède une perfection qui nous agrée (et on la possède soit en réalité, soit en espérance, soit au moins en souvenir). Or, c’est la perfection qui nous agrée en plénitude qui est le bonheur humain lui-même, et non le plaisir qu’on en éprouve. Ou bien, si cette perfection est inachevée, et si elle n’est pas le bonheur même, elle en participe de manière soit directe soit indirecte soit apparente. Et c’est ainsi que le plaisir n’est pas l’essence du bonheur mais un état caractéristique du bonheur.

Quant à la jouissance charnelle, elle n’est même pas ce plaisir qui jaillit de la plénitude que nous venons de décrire. Car elle provient d’une perfection que perçoit notre sensibilité, laquelle est une des facultés qu’a notre psychisme d’utiliser la chair. Or, une perfection matérielle, perçue par notre sensibilité, ne peut pas être la plénitude de l’humanité. Car le psychisme conscient dépasse en ampleur la chair, et la part de notre psychisme qui est indépendante de la chair, c’est-à-dire notre esprit, possède une sorte d’infinité par rapport à la chair et aux facultés psychiques qui sont rattachées à la chair. C’est ainsi que les réalités spirituelles sont des absolus par rapport aux réalités matérielles, car ces dernières ont une structure limitée et entravée par la matière tandis que les structures non matérielles ont d’une certaine manière une ampleur infinie. De là vient que notre sensibilité, faculté corporelle, perçoit les particularités, c’est-à-dire ce qui est déterminé par la matière, tandis que l’esprit qui est une puissance excédant la matière perçoit l’universel, c’est-à-dire ce qui est indépendant de la matière et qui est compatible avec une infinité de réalisations particulières.

D’où il ressort que la perfection qui agrée notre chair, et qui engendre le plaisir par le truchement de notre sensibilité, ne peut constituer la perfection et la plénitude d’un homme, car elle est quelque chose d’infime par rapport à la perfection du psychisme humain. C’est pourquoi, selon la Sagesse (7, 9), « tout l’or du monde n’est qu’un peu de sable en comparaison de la sagesse ». Ainsi, on ne peut découvrir le bonheur dans la jouissance charnelle, ni même y voir un état caractéristique du bonheur.

Objections et réponses :

1. Le bonheur étant l’idéal suprême, il n’est pas recherchée pour autre chose, mais c’est pour lui que tout le reste est recherché. Or cette caractéristique convient au plus haut point au plaisir, si bien qu’Aristote a pu écrire : « Il est ridicule de demander à quelqu’un pourquoi il veut avoir du plaisir. » Donc le bonheur consiste surtout dans le plaisir et la jouissance.

• C’est la même raison qui nous fait désirer la perfection et le plaisir, lequel n’est autre chose que l’équilibre du désir dans la perfection ; ainsi c’est la même force naturelle qui met en branle des corps pesants et qui maintient ensuite le système en équilibre. Donc, de même que la perfection est désirée à cause d’elle-même, le plaisir est aussi désiré à cause de lui-même et non pour autre chose, si la conjonction « à cause de » désigne ici ce que l’on cherche à optimiser. Mais si la conjonction « à cause de » désigne le principe structurel, ou plus encore le principe causal, alors le plaisir est désiré à cause d’autre chose, à savoir à cause de la perfection qui stimule ce plaisir, qui en est l’origine et qui lui donne sa structure. Car si le plaisir est désiré, c’est parce qu’il est l’équilibre du désir dans la perfection.

2. Il est dit au livre Des Causes qu’une cause fondamentale laisse une plus grande marque dans son effet qu’une cause secondaire. Or un idéal exerce son influence à travers le désir qu’il suscite. Donc plus le désir est excité, plus il semble que l’on s’approche de l’idéal suprême. Et c’est le cas du plaisir. Le signe en est que le plaisir fascine à ce point la liberté et le psychisme humain, qu’il lui fait mépriser les autres perfections. Donc il apparaît que l’idéal suprême de l’homme, qui est le bonheur, consiste surtout à jouir.

• L’excitation que déchaînent les jouissances charnelles provient de ce que l’activité de notre sensibilité, point de départ de notre connaissance, se fait plus perceptible. C’est pour cela aussi que la jouissance de la sensibilité est recherchée par la masse.

3. Puisque le désir aspire à ce qui est une perfection, ce que tous désirent semble être une perfection meilleure. Or les êtres désirent tous jouir : les sages, les insensés, et même les êtres sans conscience. La jouissance est donc ce qu’il y a de meilleur, et c’est en elle que la perfection suprême consiste.

• Tous recherchent le plaisir de la même manière qu’ils aspirent à une perfection. Et pourtant, ils aspirent au plaisir à cause d’une perfection, et non inversement, puisque, comme nous l’avons dit, le plaisir est plaisir d’une perfection. Il ne s’ensuit donc pas que le plaisir soit la plus grande des perfections, ni même une perfection en soi ; mais que tout plaisir accompagne une certaine perfection, et qu’un plaisir certain accompagne ce qui est par soi la plus grande des perfections.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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