Le bien et le mal ont-ils été la première découverte de l’humanité ?

jeudi 9 janvier 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Intuitivement, nous tenons la découverte du bien et du mal pour la marque propre l’humanité, ce qui constitue sa dignité : celui qui aime faire le mal par simple cruauté est déclaré moins qu’humain et l’on dit aisément de lui qu’il est pire qu’une bête.

Voici en quels termes la Bible parlent des hommes qui n’auraient aucune conscience morale :

Leur venin est semblable au venin du serpent. Ils sont comme l’aspic sourd qui se bouche l’oreille, qui n’entent pas la voix des charmeurs, de l’enchanteur maître en enchantements. Ô Dieu, brise-leur les dents dans la bouche, fracasse les crocs de ces fauves, YHWH ! Qu’ils s’écoulent comme les eaux qui s’en vont. (Ps 58)

Mais la conscience morale est-elle pour autant le propre de l’homme ? est-elle sa première grande découverte ? celle qui marque l’avènement du genre humain ? À en croire les éthologues (les spécialistes du comportement animal), rien ne serait moins sûr :

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La famille des hominidés
Où se situe la découverte qui a fondé l’humanité ?

A recent book by University of Miami philosopher Mark Rowlands has suggested that animals exhibit human-like traits which go beyond displays of emotions. Can Animals Be Moral ? discusses the idea that social animals know right from wrong and can choose to be good or bad. Male bluebirds sometimes beat their mates if they catch them with another bird ; monkeys refuse to electric shock one another even when it means missing out on food ; a female gorilla by the name of Binti Jua rescued an unconscious 3-year old boy who had fallen into her enclosure, protecting him from other gorillas and calling for human assistance ; there are many cases where dolphins have rescued humans from shark attacks. [1]

Quelques remarques s’imposent. Ces exemples comportementaux invitent certainement à valoriser la psychologie animale. Mais il nous semblerait imprudent de qualifier de tels comportements de « moraux ».

 Empathie, intérêt et valeur morale

Certes, les animaux ont une vie riche en émotions et nul doute que l’empathie ne soit connu par un certain nombre d’entre eux (les singes, les dauphins, etc). De même, certains animaux semblent avoir une certaine conscience de leur intérêt ou celui du groupe et sont même capables de véritable stratégie de maximisation (par exemple les fourmis). Mais, c’est là le point important, le bien et le mal ne sauraient pour autant se réduire ou se confondre avec l’empathie ou avec l’intérêt.

Un homme peut avoir un comportement véritablement héroïque sans éprouver la moindre empathie, mais en choisissant d’aller contre son instinct, sa sensibilité et ses émotions. De la même manière, le comportement moral de l’homme ne coïncide pas toujours avec l’intérêt individuel ou l’intérêt du groupe, mais prend en compte un certain bien universel qui dépasse sa propre personne ou son propre groupe.

Un agent moral agit non pour des raisons (empathie, intérêt), mais pour des principes et des valeurs. Il n’analyse pas ce qui est mais ce qui pourrait être et même ce qui devrait être (Dominique Lestel, « Les animaux ont-ils un sens moral ? »).

Cela étant dit, concédons que c’est certainement à partir de l’empathie et de son intérêt propre que, peu à peu, a émergé dans l’homme une idée plus générale, celle du bien et du mal. Cela ne revient pas à dire que bien et mal se réduisent à l’intérêt et à l’empathie, mais à dire que le bien est probablement la première idée véritablement universelle que l’homme ait jamais eue : de par la vie affective et la recherche de son intérêt qu’il partage avec les animaux, l’homme était naturellement porté à découvrir le bien et le mal. L’homme a eu l’idée de la valeur intrinsèque des choses en distinguant d’abord leur valeur extrinsèque.

I don’t believe animals are moral in the sense we humans are – with well developed and reasoned sense of right and wrong – rather that human morality incorporates a set of psychological tendencies and capacities such as empathy, reciprocity, a desire for co-operation and harmony that are older than our species. Human morality was not formed from scratch, but grew out of our primate psychology. Primate psychology has ancient roots, and I agree that other animals show many of the same tendencies and have an intense sociality (Frans de Waals, éthologue spécialisé en primatologie) [2].

 La morale humaine dépasse la morale animale

Un autre élément vient renforcer la thèse d’une différence entre morale humaine et animale. L’action humaine a en effet une portée morale universelle, tandis que l’action animal n’a qu’une portée morale particulière. C’est en effet dans la relation qu’il pose entre son action particulière et l’idée universelle du bien que naît, en chaque homme, la conscience morale.

Conscience is a Latin word, though with an English termination, and, according to the very notation of it, imports a double or joint knowledge — to wit, one of a divine law or rule, and the other of a man’s own action — an is properly the application of a general law to a particular instance of practice (J. M. McCaleb) [3].

Même si la tentative étymologique est fausse, la citation ci-dessus n’en est pas moins lumineuse. La morale humaine a une dimension universelle consciente. Rien de tel chez l’animal dont les actions n’ont pas de prétention universelle : par son action, l’homme prétend englober l’univers tout entier (il prétend vouloir cultiver tout ce qui a de la valeur) tandis que, par son action, l’animal ne prétend atteindre qu’un bien particulier lié à des circonstances particulières.

 La conscience morale entraîne une forte différence psychologique

En réfléchissant sur la maîtrise du feu, sur la maîtrise des outils ou sur la conscience de soi, nous avions noté à la fois une différence et une continuité entre animaux et humains. Il était alors bien difficile de pouvoir dire précisément où se trouvait la frontière entre le règne animal et le règne humain. C’était là l’argument de la discontinuité : une découverte majeure doit provoquer une rupture évidente.

Tel est précisément le cas avec la conscience morale : tous les hommes ont eu commun l’expérience d’une « voix intérieure » ou d’une « connaissance morale intérieure » qui a intuitivement valeur de loi. C’est là précisément la conscience humaine, le fondement de la liberté humaine. A priori, rien ne permet de dire que les animaux possèdent une telle psychologie : en lien et place d’une conscience et d’une liberté, ils possèdent un instinct. Cet instinct peut être plus ou moins développé, il n’en reste pas moins un instinct, ne laissant pas de place pour un choix moral. Il y a là une différence psychologique évidente.

Concluons : la conscience morale (l’idée du bien et du mal) est bien la première découverte de l’humanité, la découverte qui marque l’avènement de l’humanité.

Notes

[1Un livre récent du philosophe Mark Rowlands de l’Université de Miami a suggéré que les animaux présentent des traits humains dépassant le stade des émotions. Les animaux peuvent être moraux ? examine l’idée selon laquelle les animaux sociaux distinguent le bien du mal et peuvent choisir d’être bons ou mauvais. Des merles bleus mâles battent parfois leurs camarades s’ils les attrapent avec un autre oiseau ; des singes refusent de s’électrocuter entre eux, même si cela signifie se priver de nourriture ; une femelle gorille du nom de Binti Jua a secouru un garçon inconscient de 3 ans qui était tombé dans son enclos, le protégeant d’autres gorilles et demandant une assistance humaine ; il y a de nombreux cas où les dauphins ont sauvé les humains contre les attaques de requins.

[2Je ne crois pas que les animaux sont moraux dans le sens où nous, les humains, le sommes - avec un sens du bien et du mal hautement développé et raisonné - mais plutôt que la morale humaine intègre un ensemble de tendances et des capacités psychologiques telles que l’empathie, la réciprocité, un désir de coopération et d’harmonie qui sont plus vieux que notre espèce. La moralité humaine n’a pas été formée à partir de zéro, mais s’est développée à partir de notre psychologie primate. La psychologie primate a des racines anciennes, et je conviens que d’autres animaux présentent bon nombre de ces mêmes tendances et ont une sociabilité intense

[3Conscience est un mot latin, mais avec une terminaison anglaise, et, selon sa notation même, implique une connaissance double ou conjointe - à savoir, d’une part la loi ou règle divine, et d’autre part l’action propre d’un homme - - et est bien l’application d’une loi générale à un cas particulier pratique

4 Messages

  • Merci pour cet article, mais je ferai deux critiques. D’abord, pourriez-vous traduire les encadrés ? Beaucoup ne comprennent pas l’anglais et il n’est pas charitable d’élever des barrières à la compréhension.
    Ensuite, je relève une contradiction dans votre discours. Après avoir cité des comportements animaux fort étonnants : des singes qui refusent de torturer un congénère ou des dauphins qui sauvent des êtres humains attaqués par des requins, vous concluez en disant que la morale humaine dépasse la morale animale. Dois-je vous rappeler que l’homme a torturé, et torture encore ses semblables ? Et les femmes attaquées par des voyous dans le métro ne voient aucun bon Samaritain voler à leur secours.

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    • Merci pour vos remarques :

      • Traductions effectuées. (Seulement pour cet article. Cela prendrait trop de temps de tout traduire, mais au cas par cas, pas de pb.)
      • Il ne faut pas confondre la capacité et l’usage. Les humains ont une capacité morale que n’ont pas les animaux, même si certains hommes en font un usage qui les met en dessous des animaux. En un certain sens, il y a plus de liberté et de moralité dans les mauvaises actions des mauvais hommes que dans les bonnes actions des bons animaux. Et c’est précisément ce qui rend à nos yeux leurs actions haïssables, une sorte de grandeur pervertie que n’ont pas les animaux.

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  • Bonjour et merci pour votre site,

    Serait-il possible que vous citiez quelques ouvrages (pas trop érudits tout de même) permettant d’approfondir cette question de l’origine anthropologique du bien et du mal ?

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