La vie humaine a-t-elle un idéal ?

samedi 25 juillet 2015, par theopedie

En bref : Oui, car l’existence d’un idéal fondamental se démontre par l’absurde. Car, s’il n’y a pas d’idéal fondamental, fondamentalement, la vie d’une personne humaine serait absurde, elle qui se définit pourtant par l’usage de la raison.

A parler de façon rationnelle, à supposer que l’univers admette soit une infinité de programmes d’optimisation et d’optima, il est impossible que cette série ne soit pas une série convergente et qu’elle ne converge vers une optimisation fondamentale, qui soit le principe des autres optimisations. On peut l’envisager (1) d’un point de vue universel, et (2) du point de vue individuel.

(1) Si une série infinie de choses existe, son existence exige une unité interne qui rende possible un acte d’être. Sinon son existence est artificielle, et les choses artificielles n’ont pas de consistance. Or l’univers en tant qu’univers a une consistance, et la science le suppose, elle qui prend l’univers comme objet d’étude de la cosmologie scientifique. L’univers possède donc une unité, et cette unité doit aussi se retrouver dans l’étude de ses lois premières, lesquels sont explicitement des programmes d’optimisation. Ainsi, s’il est vrai que l’univers existe comme globalité, il admet un principe premier qui fonde une optimisation globale, laquelle rend possible les optimisations et les lois particulières, celle de la matière physique, de la matière animée et de la matière consciente. Cet optimum fondamental est objet de la raison lorsque, étudiant chaque domaine d’optimisation particulier, elle considère l’intégration de chaque domaine particulier dans une globalité plus universelle, et reconnaît ainsi l’existence d’une limite supérieure. Ce passage à la limite dans l’ordre des principes d’optimisation est, comme tout passage à la limite, l’expression d’une rationalité rigoureuse et consciente qui étudie l’unité d’une chose.

(2) La vie humaine, prise d’un point de vue individuelle. Dans une série d’optimisations, si cette série est une réalité pratique, on trouve obligatoirement une double convergence, à la fois dans l’ordre de l’intention et dans l’ordre de l’exécution, et dans les deux il doit y avoir un passage à la limite possible. Dans l’ordre de l’intention, le passage à la limite est démontré par le fait que notre esprit incline vers quelque chose, car s’il n’y avait pas de passage à la limite possible dans l’ordre de l’intention, nous serions sans cesse dans une indifférence totale. Dans l’ordre de l’exécution, le passage à la limite est démontré par l’existence d’un principe d’action, de telle sorte que s’il n’y avait pas de passage à la limite possible, personne ne commencerait d’agir. Cette limite fondamentale dans l’ordre de l’intention, c’est l’existence d’un optimum fondamental, et cette limite fondamentale dans l’ordre de l’exécution, c’est l’existence d’un moyen fondamental qui réalise un optimum. Donc, de quelque manière que l’on s’y prenne, la vie personnelle ne saurait diverger à l’infini dans ce qu’elle cherche à optimiser ; car s’il n’y avait pas de passage à la limite possible, nous ne désirerions rien ou sinon des choses incohérentes entre elles (et cela est la même chose) ; aucune action n’aurait de terme faute de buts à atteindre, et l’intention de l’agent serait dans une perpétuelle agitation et incertitude. Si, d’autre part, il n’y avait pas fondamentalement de première étape pour parvenir à ce but, personne ne commencerait d’agir, et la réflexion sur les moyens à employer devrait continuer sans fin. Les hommes en poursuivant des buts seraient fondamentalement dans l’illusion, et toute démarche rationnelle serait fondamentalement artificielle - ce qui revient à dire que la vie rationnelle serait fondamentalement absurde, c’est-à-dire dire une chose et son contraire.

Objections et réponses :

1. On peut penser qu’on peut procéder de manière infinie dans la série des optima sans devoir passer à la limite. En effet, il est dans la nature de la perfection que d’irradier, comme l’enseigne Denys (IV cap. de Div.). Donc, si ce qui émane d’une perfection est lui-même une perfection, il devra à son tour irradier, et ainsi de suite à l’infini. Or toute perfection fonctionne comme un idéal et comme un optimum à atteindre. Donc on peut remonter à l’infini dans les optima sans devoir passer à la limite.

• La perfection procède par émanation ; mais il ne s’ensuit pas qu’elle-même procède d’une émanation. C’est pourquoi, une perfection fonctionnant comme un but à atteindre, et la perfection fondamentale étant le idéal suprême, l’objection mise en avant ne prouve pas l’absence d’un but fondamental ; elle démontre seulement que, une fois posé un but fondamental, on peut descendre à l’infini dans l’ordre des moyens et des effets. Et, en effet, il en est bien ainsi, à ne considérer que la puissance absolue de la perfection absolue. Mais comme la perfection absolue irradie de manière rationnelle, et qu’il appartient à l’esprit de produire ses effets de manière structurée, une mesure déterminée se fait aussi reconnaître dans les perfections qui en émanent, mesure par laquelle elles participent de son pouvoir d’émanation. De sorte que toutes ces émanations ne constituent pas une série divergente ; mais, comme il est écrit (Sg 11, 21) : « Dieu a tout disposé avec nombre, poids et mesure. »

2. Les réalités abstraites proviennent de l’esprit et peuvent être multipliées à l’infini ; ainsi les quantités mathématiques peuvent toujours s’augmenter et même les espèces du nombre peuvent croître à l’infini, car un nombre quelconque étant donné, on peut toujours en imaginer un de plus grand. Mais désirer un idéal procède de l’esprit. Donc il semble que l’on puisse multiplier les idéaux à l’infini.

• Dans l’étude des objets existant en acte, l’esprit progresse à partir de principes naturellement constatés jusqu’à une certaines conclusion. Ainsi Aristote démontre (I Poster.) que, dans les démonstrations scientifiques, on ne peut raisonner de manière circulaire à l’infini ; car, dans les démonstrations, les idées peuvent certes être précisées de manière infinie, mais elle doivent pourtant converger vers une conclusion et cette convergence ne doit pas être artificielle. Or les ensembles mathématiques ne sont pas des objets existant en soi, et rien n’empêche à cet ensemble abstrait de pouvoir continuer à l’infini.

3. La liberté a pour stimulus un idéal, c’est-à-dire une perfection et un optimum. Or la liberté peut se retourner indéfiniment sur elle-même ; car je puis vouloir quelque chose, et vouloir le vouloir, et ainsi de suite. Donc dans les buts que se proposent la liberté, on peut procéder à l’infini, et il n’y a pas de but fondamental pour la liberté personnelle.

• Cette multiplication des actes par une liberté réfléchissant sur elle-même est artificielle et sans effet par rapport à l’ordre des buts. Ce qui le montre à l’évidence, c’est qu’à l’égard d’un seul et même acte, la liberté peut indifféremment réfléchir sur elle-même une ou plusieurs fois, et cela ne change rien à cet acte.

P.-S.

Cet article est basé sur un article de la somme de théologie, Ia IIae. Il ne prétend pas en être une traduction littérale, mais une lecture personnelle. Pour une traduction littérale, voir ici, pour une explication des choix de lecture, voir ici.

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