La théorie réaliste (ou correspondantiste) de la vérité

jeudi 15 janvier 2015, par Denis Cerba

En bref : La position « réaliste » en matière de vérité est plutôt en recul au début du 20e s. Elle est néanmoins défendue pour des raisons fondamentales par le principal fondateur de la philosophie analytique : Bertrand Russell (1872-1970).

La théorie réaliste — ou correspondantiste — de la vérité est l’une des principales théories traditionnelles de la vérité qui s’affrontent dans le premier quart du 20e s. (à l’aube du développement de la philosophie contemporaine). Elle est tenue et défendue avant tout par deux des principaux fondateurs du courant dit de la « philosophie analytique » : G.E. Moore (1873-1958) et B. Russell (1872-1970).

Elle peut se résumer dans le slogan suivant :

Une croyance est vraie si et seulement si elle correspond à la réalité.

C’est une conception de la vérité qui peut sembler aller de soi, mais il faut voir qu’à l’époque de Moore et Russell, ce sont d’autres théories (radicalement opposées au réalisme) qui avaient plutôt le vent en poupe : principalement la théorie idéaliste (le vrai, c’est ce qui est cohérent) et la théorie pragmatiste (le vrai, c’est ce qui est utile). Moore et Russell sont plutôt donc à cette époque des penseurs qui résistent à l’abandon par la philosophie d’une conception de la vérité qui leur semble à la fois la plus vraie et la plus traditionnelle (remontant, par-delà sa reformulation moderne, à Aristote, cf. art. 891).

JPEG - 5.4 ko
B. Russell (1872-1970) : l’un des principaux défenseurs du réalisme en philosophie contemporaine

Dans ce chapitre introductif, notre intention n’est pas d’exposer de façon détaillée la conception réaliste de la vérité telle qu’explicitée et défendue par Moore et Russell : notre intérêt est ultimement le réalisme tel qu’il est compris et discuté par les philosophes contemporains. Il faut savoir également que Moore et Russell ne sont pas pleinement d’accord : ce qui les distingue essentiellement, c’est que tout en se reconnaissant l’un et l’autre correspondantistes, Russell pense que la relation de correspondance en quoi consiste la vérité est analysable, alors que Moore la tient au contraire pour inanalysable. Russell a essayé de produire une analyse de la vérité comme correspondance croyance/réalité, mais sans jamais parvenir à une théorie qui lui semble pleinement satisfaisante. Nous ne nous engagerons pas ici dans l’exposé détaillé de ces différentes tentatives : nous nous contenterons de rappeler les convictions de base qui fondent le réalisme russellien en matière de vérité.

Les fondements du réalisme russellien

Dans le chapitre 12 de The Problems of Philosophy [1], Russell énonce les trois principes fondamentaux qui lui semblent imposer une théorie réaliste de la vérité :

JPEG - 4.8 ko
L’un des plus importants exposés de la pensée de Russell (1912)

-# « Une théorie de la vérité doit être telle qu’elle permette de comprendre la possibilité du faux. » La théorie du vrai ne peut se ramener à une théorie de l’expérience directe du vrai : il y a une certaine différence, et relation, entre le réel et le vrai — qui laisse place à la possibilité du faux.

  1. « Il est absolument clair qu’en l’absence de croyance, le faux n’existerait pas ; le vrai non plus, dans la mesure où le vrai est corrélatif du faux ». La vérité (et la fausseté) supposent l’existence d’une distinction fondamentale entre faits (qui relèvent du réel), et croyances (qui relèvent du vrai et du faux).
  2. « En revanche, il faut noter que la vérité ou la fausseté d’une croyance dépend toujours de quelque chose d’extérieur à la croyance même. » C’est la principale affirmation du réalisme : le vrai (et le faux) ne peuvent être propriétés que d’une croyance (et non du réel), mais ils dépendent en cela même de quelque chose de définitivement autre que (et extérieur à) la croyance : le réel !

En raison de son importance fondatrice pour le réalisme contemporain, nous citons ici en entier le paragraphe consacré par Russell à ce troisième fondement du réalisme :

En revanche, il faut noter que la vérité ou la fausseté d’une croyance dépend toujours de quelque chose d’extérieur à la croyance même. Si ma croyance est vraie quand je crois que Charles 1er est mort sur l’échafaud, ce n’est pas en vertu d’une qualité propre à ma croyance, qualité que je pourrais découvrir par simple examen de la croyance ; c’est à cause d’un événement historique d’il y a deux siècles et demi. Si je crois que Charles 1er est mort dans son lit, c’est là une croyance fausse : je peux bien y croire avec force, avoir pris des précautions avant de m’y tenir, tout cela ne l’empêche pas d’être fausse, toujours pour la même raison, nullement en vertu d’une propriété qui lui soit propre. Bien que la vérité et la fausseté soient des propriétés des croyances, ce sont donc des propriétés qui dépendent de la relation entre la croyance et autre chose qu’elle, non pas d’une qualité interne à la croyance. [2]

Conclusion de Russell :

Ce dernier point nous conduit à adopter la conception — somme toute la plus courante dans l’histoire de la philosophie —, selon laquelle la vérité consiste dans une certaine forme de correspondance entre la croyance et le fait. [3]

Russell est néanmoins déjà bien conscient, dès cette époque, des difficultés que recèlent l’explication et l’analyse de cette conception correspondantiste de la vérité :

Il n’est cependant pas facile de concevoir une forme de correspondance qui soit à l’abri de toute objection. [4]

Notes

[1B. Russell, The Problems of Philosophy, 1912. Traduction française par Fr. Rivenc : Problèmes de Philosophie, Payot 1989.

[2B. Russell, Problèmes de philosophie, p. 145.

[3Ibid.

[4Ibid.

Répondre à cet article