La théorie idéaliste (ou cohérentiste) de la vérité

dimanche 1er février 2015, par Denis Cerba

En bref : La théorie « cohérentiste » de la vérité, qui s’est cristallisée au début du 20e s., provient de l’idéalisme hégélien. Elle a échoué à préciser un critère de vérité qui dépasse la simple consistance logique (dont on s’accorde à penser qu’elle ne suffit pas à garantir la vérité d’un système de pensées).

Nous avons vu qu’au début du 20e s., la théorie réaliste de la vérité était plutôt sur la défensive : l’une des théories à la mode à laquelle elle s’opposait était la théorie dite « idéaliste », ou « cohérentiste ».

La théorie idéaliste, ou cohérentiste, de la vérité peut se résumer dans le slogan suivant :

Une croyance est vraie si et seulement si elle est en cohérence avec les autres idées.

Cette théorie est en fait le fruit, au début du 20e s., d’une théorie métaphysique qui a dominé la fin de la philosophie moderne : l’idéalisme hégélien. Pour le comprendre, un peu d’histoire de la philosophie est nécessaire.

 Un peu d’histoire de la philosophie

La pensée qui domine la fin de l’histoire de la philosophie moderne (17e—19e s.) est celle du philosophe allemand G.W.F. Hegel (1770-1831).

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G.W.F. Hegel : la conclusion idéaliste de la philosophie moderne

La pensée de Hegel consiste dans une compréhension très particulière du thème de fond de la pensée moderne : la centralité indépassable de la raison dans la recherche de la vérité. Pour Hegel, cela signifie fondamentalement la chose suivante : la seule chose qui existe vraiment est l’Esprit Absolu (der Absolute Geist), une entité unique et absolue de naturelle spirituelle, dont la nature et l’activité consiste à se penser elle-même (de façon dialectique), et dont les différentes pensées constituent la véritable réalité des différentes réalités qui nous apparaissent séparées et distinctes les unes des autres (les concepts, la matière, le temps, l’espace, les végétaux, les animaux, le monde de la culture humaine, les pensées des hommes, les événements historiques, les institutions politiques, les créations artistiques, religieuses, etc.). Au-delà de cette diversité apparente, il y aurait une unité profonde de nature substantielle, spirituelle et « rationnelle », accessible à la seule spéculation philosophique.

Inutile de dire que cette conception grandiose de la réalité est loin de faire l’unanimité, à la fois comme vraie en elle-même et comme conclusion la plus appropriée de la pensée moderne ! Reste qu’elle a fasciné et dominé la culture européenne durant tout le 19e s. : c’est notamment contre elle que s’est élevé l’un des principaux courants de la philosophie contemporaine, la philosophie analytique. Chez ses fondateurs historiques (G.E. Moore et B. Russell), la philosophie analytique naît d’un rejet radical de l’idéalisme hégélien : la vérité philosophique n’est pas à chercher dans une certaine unité synthétique profondément opposée aux apparences, mais bien plutôt dans la direction opposée, celle d’une analyse modeste et rigoureuse des données du sens commun...

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F.H. Bradley : le représentant le plus influent de l’idéalisme au début du 20e s.

À l’aube du 20e s., l’idéalisme hégélien est encore particulièrement vivant et influent sous la forme de l’idéalisme britannique (British idealism). Son représentant le plus éminent est F.H. Bradley (1846-1924) : le seul titre de son livre majeur — Appearance and Reality — indique bien l’orientation de sa philosophie. Néanmoins, c’est l’un de ses disciples, H.H. Joachim (1868-1938), qui a le plus précisément formulé la théorie cohérentiste de la vérité (dans The Nature of Truth, paru en 1906). Joachim est maintenant à peu près totalement oublié, mais c’est avec lui que polémiquent, au début du 20e s., les principaux tenants des théories réaliste (B. Russell) ou pragmatiste (W. James) de la vérité.

 Les objections au cohérentisme

En tant que théorie de la vérité, le cohérentisme se heurte à une objection assez évidente : comment considérer la cohérence d’un système de croyances comme suffisant à garantir sa vérité — quand par exemple le délire d’un fou peut présenter une forme de cohérence interne aussi parfaite qu’effrayante !

C’est de fait l’une des deux objections adressées à la théorie de Joachim par le principal défenseur du réalisme, B. Russell :

  1. De multiples systèmes de pensée peuvent être en eux-mêmes consistants, bien qu’incompatibles les uns avec les autres — donc certainement pas tous vrais !
  2. Un système de pensées n’est cohérent qu’en vertu de la vérité des lois logiques auxquelles il se conforme : or, précisément pour cette raison, ces mêmes lois logiques ne peuvent elles-mêmes pas être déclarées vraies !

Voici le passage des Problèmes de philososophie (1912) où Russell formule ces deux objections :

Beaucoup de philosophes ont tenté de trouver une définition de la vérité qui ne consiste pas en une relation de la pensée à autre chose. La tentative la plus intéressante faite en ce sens est la théorie de la vérité « cohérence ». On affirme alors que la marque du faux, c’est de ne pas être en accord avec nos croyances, tandis que l’essence de la vérité réside dans le fait de trouver sa place dans le système parfaitement clos de la Vérité.
Cette conception bute pourtant sur une, ou plutôt deux, difficultés majeures. La première est qu’il n’y a aucune raison de penser qu’un seul système cohérent de croyances est concevable. Peut-être un romancier doué de l’imagination nécessaire pourrait-il réinventer le passé du monde tant et si bien que ce passé, quoique entièrement fictif, s’ajusterait parfaitement à ce que nous savons. Dans un domaine plus scientifique, il arrive souvent que deux ou plusieurs hypothèses soient également capables de rendre compte de tous les faits connus sur une question ; et malgré l’effort des scientifiques pour découvrir un fait qui puisse disqualifier toutes les hypothèses sauf une, rien n’assure qu’ils puissent toujours y parvenir.
Il n’est pas rare, en philosophie aussi, que deux hypothèses rivales soient également capables de rendre compte de tous les faits. Il est ainsi possible que la vie ne soit qu’un songe, que le monde extérieur ait tout juste la réalité des événements du rêve ; mais bien que cette conception ne soit pas contradictoire avec les faits connus, il n’y a pas de raison de la préférer à celle du sens commun, pour qui les choses et les gens existent réellement. Bref, la définition de la vérité par la cohérence échoue devant l’absence de preuve qu’un seul système cohérent soit possible.
L’autre objection contre cette définition de la vérité est qu’elle présuppose qu’on a donné un sens au terme « cohérence », alors que ce terme renvoie à la vérité des lois logiques. Deux propositions sont cohérentes quand elles peuvent être vraies ensemble, incohérentes quand l’une au moins doit être fausse. Or pour savoir si deux propositions peuvent être vraies ensemble, nous devons connaître certaines vérités comme la loi de non-contradiction. Par exemple, les deux propositions « cet arbre est un hêtre », et « cet arbre n’est pas un hêtre », ne sont pas cohérentes, selon la loi de non-contradiction. Mais si la loi de non-contradiction elle-même était soumise à ce test de cohérence, nous trouverions, si nous choisissions de la répudier comme fausse, que plus rien ne peut être incohérent avec quoi que ce soit. Si bien que les lois logiques, parce qu’elles fournissent l’ossature ou le cadre à l’intérieur duquel prend sens le test de la cohérence, ne peuvent être elles-mêmes établies à travers ce test.
Pour ces deux raisons, on ne peut accepter l’idée que la cohérence constitue la signification de la vérité, même si souvent la cohérence est un critère très important de la vérité, une fois que tout un savoir a déjà été constitué. [1]

 Une réponse idéaliste ?

La réponse idéaliste typique aux objections de Russell consisterait à dire que :

  1. ce n’est pas n’importe quel système de pensées en soi cohérent qui peut être dit vrai ;
  2. parce que la cohérence dont nous parlons ne consiste pas dans la simple consistance logique.

En résumé : la vérité consisterait dans une certaine « totalité significative » (dont la cohérence serait supérieure à la simple « consistance logique »).

Il semble malheureusement que le cohérentisme n’ait jamais réussi à clarifier ce « plus » en quoi consisterait le caractère « significatif » d’un système de pensées... Nous sommes au fond renvoyés sans plus à la position de l’idéalisme hégélien : le réel consiste dans le système de pensées d’un Esprit Absolu — position qu’il est encore plus difficile à prendre au sérieux aujourd’hui qu’à l’époque de Hegel.

Il y a néanmoins une chose à retenir de la position cohérentiste (que Russell note à la fin du passage ci-dessus) : si la cohérence n’est pas une condition suffisante de vérité, elle en est néanmoins une condition nécessaire. C’est quelque chose que toute autre position (en particulier la position réaliste) doit intégrer et expliquer.

Notes

[1B. Russell, Problèmes de philosophie, traduction française par Fr. Rivenc, Payot, 1989, p. 145-7.

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