La « question de l’esprit » relève-t-elle de la science ?

jeudi 22 mai 2014, par Denis Cerba

En bref : La question de l’esprit ne relève a priori ni plus ni moins de la science que toute autre question théorique importante. On peut même soutenir qu’aujourd’hui, c’est la science qui est la mieux à même de connaître la nature de l’esprit.

Il est assez courant et naturel de penser que la question de l’esprit ne relève pas de la science. Il y a deux grandes variantes de cette opinion :

  1. Certains soutiennent que la science est incompétente relativement à la question de l’esprit : l’esprit ne ferait tout simplement pas partie des choses que la science découvre et théorise. Connaître et parler de l’esprit relèverait d’un autre type de savoir (ou d’expérience) : on pense en particulier à un savoir de type « religieux », voire « mystique ». La seule position véritablement scientifique concernant l’esprit serait l’agnosticisme : la science ne sait pas si l’esprit existe ou non, ni (s’il existe) ce qu’il est, elle ne se prononce (et n’a pas à se prononcer) sur ces questions. Notons que cette position peut être partagée à la fois par ceux qui « croient » à l’esprit, par ceux qui n’y « croient pas », et par ceux qui « n’en savent rien »... Bien que répandue, cette opinion présente un problème : elle repose sur un préjugé concernant la nature de l’esprit, on pense que la science ne peut connaître l’esprit parce que celui-ci ne serait pas de nature physique ; mais au regard de la philosophie, il s’agit là d’un simple préjugé : il n’est pas du tout évident, à partir du phénomène initial de l’esprit, que celui-ci ne soit pas de nature physique ; la théorie physicaliste de l’esprit est l’une des théories possibles et recevables en philosophie de l’esprit, et il n’est pas intellectuellement acceptable de l’écarter a priori.
  2. Une variante plus radicale de cette opinion consiste à penser que la science serait hostile à l’esprit : la démarche scientifique tendrait à éliminer l’esprit de notre vision des choses. Cette façon de voir a une dimension fortement polémique et prend deux formes radicalement opposées : d’un côté il y a ceux qui dénoncent la vision « tronquée » des choses que présenterait la science, de l’autre il y a ceux (les « scientistes ») qui se réjouissent de voir la science détruire des croyances qu’ils considèrent comme « pré-scientifiques » et « superstitieuses »... Comme dans le cas précédent, ces façons de voir ne sont pas acceptables dans la mesure où elles reposent sur des préjugés, dans un sens comme dans l’autre : a priori, la science n’est pas hostile à l’esprit, ni positivement, ni négativement, car une telle attitude serait contraire à l’esprit scientifique.

Nous concluons donc qu’ a priori, la question de l’esprit ne relève ni plus ni moins de la science que toute autre question que nous nous posons sur la nature du monde ou de l’un de ses constituants. Ce que la science a à dire de « l’esprit » n’est pas a priori moins pertinent que ce qu’elle a à dire de la matière ou des étoiles, même si cela ne signifie nullement qu’elle, et elle seule, doive a priori avoir le dernier mot (exactement comme sur toute autre question).

À titre d’illustration, nous présentons maintenant un exemple de position philosophique intelligente concernant l’apport de la science à la question de l’esprit. Il s’agit de celle de D. Armstrong dans A Materialist Theory of Mind (1968). Armstrong pense pour sa part que : 1) aujourd’hui, sur la question de l’esprit, c’est ce que la science a à dire qui est le plus pertinent ; 2) la science tend à montrer que l’esprit est une réalité physique (c’est la thèse matérialiste : « L’esprit, c’est le cerveau »). Ces positions peuvent sembler extrêmes, mais elles sont parfaitement recevables car elles ne sont pas fondées sur des préjugés, mais sur des arguments pertinents :

  1. Concernant la précellence à accorder à la science sur la question de l’esprit : Amstrong argumente que depuis son avènement au 17e s., la science a montré une capacité inégalée à apporter des réponses satisfaisantes aux grandes questions théoriques disputées depuis des siècles ; a priori, donc, la question de l’esprit étant l’une de ces questions, la science est la mieux placée pour la résoudre. Si l’on veut soutenir que dans le cas particulier de l’esprit, ce sont d’autres types de savoir qui sont plus pertinents (les intuitions religieuses, morales, artistiques, etc.), il faut justifier pourquoi : en quoi la question de l’esprit est-elle une question théorique à ce point particulière qu’elle relèverait d’un autre type de savoir que les autres ? Armstrong soutient qu’aucune réponse pertinente n’a été donnée à cette question. Comme question philosophique (ou philosophico-scientifique), la question de l’esprit ne se distingue pas des autres.
  2. Concernant le soutien que la science apporte à la thèse matérialiste : la science moderne a aujourd’hui fourni une explication physicaliste convaincante du phénomène de la vie, ainsi qu’une explication physicaliste de plus en plus convaincante et détaillée des phénomènes « mentaux » (perception, mémoire, désir, etc.) : on peut donc soutenir que la science va dans le sens d’une théorie physicaliste de l’esprit (même si, comme c’est le cas de toute théorie scientifique, elle n’est ni certaine ni définitive).

Voici un passage important où Armstrong résume son argumentation en faveur d’une considération scientifique du problème de l’esprit :

Pourquoi, en philosophie de l’esprit [mind], devrions-nous accorder un poids spécial aux découvertes ou aux intuitions de la science ? Pourquoi ne pas accorder une attention au moins égale aux intuitions religieuses, morales, artistiques, ou même philosophiques ? N’est-ce pas un choix intellectuel arbitraire que d’accorder un poids spécial à la vision scientifique des choses quand on cherche à rendre compte de la nature de l’homme ?
Mais il existe en fait une raison très simple d’accorder un poids spécial à la conception scientifique. Historiquement, l’investigation scientifique s’est avérée être la seule façon dont un consensus ait jamais pu s’établir, sur des questions théoriques disputées, entre ceux qui avaient considéré ces questions avec sérieux et intelligence. Seule la science a jamais pu régler des questions disputées. C’est pourquoi le dix-septième siècle constitue un moment décisif dans l’histoire intellectuelle de l’humanité. Depuis lors, on a assisté à un progrès constant de la connaissance dans des domaines qui n’avaient été jusqu’alors qu’objet de disputes et de spéculations. Et la raison d’un tel succès a été l’application à ces domaines de la méthode scientifique. Il s’ensuit qu’on doit accorder un poids tout à fait spécial aux théories scientifiques dans le traitement de questions théoriques qui ne sont pas encore réglées, telle que la question de la nature de l’esprit [mind].
On pourrait répondre à cela que les domaines dans lesquels la science est à même de nous fournir une connaissance fiable sont limités, de sorte qu’en certains domaines il nous faudrait nécessairement placer notre confiance en des guides moins fiables. Peut-être en est-il ainsi — mais je ne pense pas qu’une telle nécessité ait été vraiment établie. En particulier, elle n’a pas été établie dans le cas de la question portant sur la nature de l’esprit [mind]. Au contraire, comme j’ai essayé de le montrer dans ce chapitre à la suite de Smart, les considérations scientifiques pointent bel et bien, en ce domaine, dans une certaine direction. Ne devrait-on pas alors donner à ces considérations un poids tout à fait spécial ? (A Materialist Theory of the Mind, Second edition, 1993, p. 52)

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