La peur supprime-t-elle la liberté ?

samedi 5 septembre 2015, par theopedie

En bref : St. Grégoire de Nysse et Aristote disent tous deux que ce qui est fait sous l’empire de la crainte est davantage libre que non libre.

Avec ces deux auteurs, il faut reconnaître que ce qui est fait par crainte est « mêlé de liberté et de non-liberté ». Car ce qui est par crainte, si on le considère en soi, n’est pas libre ; mais cela le devient quand on la replace dans les circonstances qui ont amené sa réalisation, parce qu’alors, on voit le souhait qui était sous-jacent, à savoir éviter un mal qui était craint. Et tout bien pesé, de telles actions sont plus libres que non libres car elles sont libres de manière absolue, et non libres seulement de manière relative :

Plus précisément, on dit qu’une réalité existe de manière absolue quand elle exerce son acte d’être. Si elle n’existe que dans la connaissance, elle n’existe que de manière relative. Or, les actions, mêmes accomplies par crainte, existent en acte dans la mesure où elles existent de manière concrète dans un contexte donné. En effet, les actions portent sur des réalités concrètes et singulières, délimitées dans l’espace et le temps, donc, il en résulte que ce qui se produit existe en acte pour autant que ce qui se produit est délimité dans l’espace et le temps et que cela est individualisé par des circonstances précises. Ainsi donc, si on est libre de ce que l’on accomplit par crainte, on en est libre pour autant que ce que l’on accomplit existe concrètement en acte. Or, eu égard à ses circonstances, l’existence concrète d’une action accomplie par crainte permet donné d’éviter le mal que l’on craignait. En effet, on peut voir comment, dans un contexte élargie, la liberté coopére. Par exemple jeter des marchandises à la mer est une action libre dans un contexte de tempête, à cause de la crainte du danger qu’il y a alors et du désir d’y échapper. Et il est clair qu’il y a là liberté, et que la qualité authentique de liberté convient à cette activité, car son principe est intrinsèque.

Mais si l’on considère une action faite par crainte, abstraction faite de son contexte de réalisation et considérée uniquement en ce qu’elle répugne à notre liberté, alors elle n’est pas libre, car on ne considère que la répugnance qu’elle engendre. Toutefois, une telle action, considérée uniquement en ce qu’elle répugne à notre liberté, est considérée hors de son contexte de réalisation, et n’a de réalité que dans notre imagination. Aussi est-elle non libre, mais de façon relative, puisqu’elle n’existe que de façon relative.

Objections et solutions :

1. La crainte est, vis-à-vis d’un mal à venir et qui contrarie notre liberté, dans le même rapport que la violence vis-à-vis de ce qui contrarie présentement la liberté. Or la violence est cause de non-liberté de manière absolue. Donc la crainte pareillement.

• Les actions que l’on fait par crainte ou par violence ne diffèrent pas seulement par le contexte présent et futur, mais pour une autre raison. La liberté ne consent pas à ce qui est fait par violence et de manière contrainte, et l’on va alors entièrement contre son mouvement naturel ; mais ce que l’on fait par crainte devient libre, car alors le mouvement de notre liberté nous porte à cette chose, non à la vérité pour elle-même, mais pour une autre : pour repousser un mal que l’on redoute. (Il suffit en effet à la notion de liberté qu’elle comporte une espèce de finalité ; puisqu’il n’y a pas seulement liberté dans ce que nous souhaitons comme but, mais encore dans ce que nous souhaitons comme moyen pour ce but.) Il apparaît donc clairement que, dans ce qui est fait par violence, la liberté intrinsèque n’agit en rien, tandis qu’elle intervient activement dans ce qui est fait par crainte. Aussi, selon la remarque de Grégoire de Nysse, pour exclure dans la définition du violent ce qui est fait par crainte, on ne dit pas seulement : « est violent ce dont le principe est extrinsèque », mais on ajoute : « celui qui la subit lui refusant tout concours », car la liberté de celui qui craint contribue en quelque façon à l’activité accomplie par crainte.

2. Ce qui existe de par soi demeure tel, quoi qu’on y ajoute. Ainsi, ce qui est de soi une source de lumière demeure source de lumière, quel que soit son contexte. Or, prise en soi, l’activité accomplie par crainte est non libre. Donc elle le reste quand on lui ajoutent ses circonstances concrètes de réalisation.

• Ce qui est qualifié de manière absolue, comme la lumière, demeure tel, quelque soit son contexte ; mais ce qui est qualifié de façon relative varie selon son contexte ; ainsi la couleur dépend du contexte lumineux. Or, une chose est qualifiée de libre non seulement pour elle-même, de façon absolue, mais encore pour autre chose, de façon relative. Rien n’empêche donc que ce qui n’était pas libre par rapport à une chose le devienne si on le compare à une autre.

3. Ce qui, sous certaines conditions, existe d’une certaine manière l’est de façon relative, alors que ce qui, sans condition, existe d’une certaine manière sans condition, l’est de façon absolue ; de même, ce qui est nécessaire sous condition est nécessaire de façon relative, tandis que ce qui est nécessaire absolument est nécessaire purement et simplement. Mais ce qui est fait par crainte est de manière absolue non libre et n’est libre que sous certaines conditions (pour que soit évité le mal que l’on redoute). Donc ce qui est fait par crainte est purement et simplement non libre.

• Ce qui se fait par crainte est libre sans condition, c’est-à-dire si l’on agit effectivement ; mais c’est non libre sous condition, c’est-à-dire si une telle crainte n’avait pas été menaçante. Pour cette raison on peut donc conclure le contraire.

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