La notion de « free lunch ontologique »

mardi 11 novembre 2014, par Denis Cerba

En bref : La thèse du free lunch ontologique soutient que le survenant n’ajoute rien à la réalité de ce sur quoi il survient. Il correspond seulement à une description partielle de cette réalité, ou à une description alternative de la totalité de cette même réalité.

Une théorie importante que David Armstrong soutient, relativement à la survenance, est celle du free lunch ontologique.

Nous verrons d’abord en quoi consiste cette théorie, avant de nous demander quelle peut être sa justification.

 Qu’est-ce qu’un free lunch ontologique ?

Armstrong résume ainsi sa théorie :

Whatever supervenes [...] is not something ontologically additional to the subvenient [...] entity or entities. What supervenes is no addition of being. [1]

Cela signifie que :

Ce qui survient sur quelque chose, en réalité n’ajoute rien à ce sur quoi il survient.

Par exemple, nous l’avons vu (cf. art. 806), les relations internes surviennent sur leurs termes : le fait qu’une chose soit identique à, ressemblante à, plus grande que..., une autre chose — cela n’ajoute absolument rien à la réalité, ni à ce que ces choses sont en elles-mêmes. Par exemple, si deux choses se ressemblent (= relation interne), c’est simplement parce que chacune est telle qu’elle est ; dire qu’« elles se ressemblent », c’est donc dire quelque chose de vrai, mais qui ne se surajoute pas réellement à ce qu’elles sont : c’est simplement exprimer un aspect du fait que chacune est ce qu’elle est (qui comporte, entre autres, le fait qu’elles aient un aspect « commun »).

Dans le cas de survenance symétrique (cf. art. 808), la survenance équivaut purement et simplement à l’identité : deux choses qui surviennent réciproquement l’une sur l’autre sont tout simplement identiques ! Donc, évidemment, aucune n’ajoute réellement quoi que ce soit à l’autre... Il s’agit simplement de la même chose, décrite (ou pensée, ou envisagée, etc.) différemment. Ainsi, par exemple, un tout méréologique et l’ensemble de ses parties constitutives sont réellement identiques : que l’un survienne sur l’autre (et réciproquement) correspond simplement au fait que cette même chose peut se décrire en vérité de l’une ou l’autre façon (c’est-à-dire : soit comme tout, soit comme somme de toutes ses parties).

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On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre...

Pour mémoire : le free lunch est une pratique commerciale inconnue en France, mais relativement courante dans le monde anglo-saxon. Elle consiste, dans un pub ou un saloon, à offrir le repas — mais pas la boisson ! (en espérant évidemment que le client boira finalement beaucoup plus qu’il ne mangera...) Il a semblé à Armstrong que cette image exprimait de façon adéquate l’innocuité ontologique de la survenance...

On peut appeler cette conception (que le survenant n’ajoute rien à ce sur quoi il survient) la doctrine du free lunch ontologique. Comme tous les free lunch, celui-ci donne et reprend d’une même main. Vous obtenez gratuitement le survenant, mais en fait, vous n’obtenez pas vraiment une entité supplémentaire... [2]

 Comment justifier la théorie du free lunch ontologique ?

Comme toute théorie fondamentale en métaphysique, la thèse du free lunch ontologique n’est pas susceptible d’une démonstration définitive. Voici ce que dit Armstrong à ce sujet :

Il n’apparaît pas clairement comment prouver la thèse que ce qui survient n’ajoute rien à ce sur quoi il survient. Mais on peut voir que c’est une thèse plausible en remarquant que quand on considère l’hypothèse de monades isolées, ou bien celle de différents mondes possibles, on ne trouve aucune difficulté à accorder que ces monades ou ces mondes soient reliés par des relations internes, en particulier par des relations de ressemblance ou de différence de nature. Cela suggère que les entités survenantes — en l’espèce : les relations internes — n’ajoutent rien à ces monades ou à ces mondes. La terminologie du ʻnothing over and aboveʼ semble adaptée au survenant. [3]

Armstrong nous invite à une expérience de pensée : à imaginer, par exemple, que le monde soit constitué de ce qu’on appelle des « monades » en philosophie (c’est-à-dire des entités totalement indépendantes les unes des autres, sans aucun lien, relation, interaction les unes avec les autres...). Or, si indépendante une entité puisse-t-elle être d’une autre (si indifférente puisse-t-elle être à son égard), cela ne semble pas empêcher que ces entités puissent avoir certaines caractéristiques communes (ou certaines dissemblances déterminées !) : qu’existent entre elles certaines relations purement internes. Pour autant, ces entités survenantes n’ajoutent absolument aux monades sur lesquelles elles surviennent — puisque ces dernières sont des monades !

Notes

[1D. M. Armstrong, A World of States of Affairs, 1997, p. 12.

[2Ibid., p. 13

[3Ibid., p. 12.

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