La liberté (métaphysique) de Dieu (d’après Swinburne)

samedi 20 décembre 2014, par Denis Cerba

En bref : La liberté de Dieu n’est pas seulement métaphysique, elle est aussi parfaite : cela signifie que les intentions de Dieu ne subissent l’influence d’aucun facteur causal extérieur à lui.

Nous avons vu que quand le théisme affirme que Dieu agit librement, il pense à la liberté au sens le plus fondamental du terme : la liberté métaphysique. La liberté métaphysique consiste pour un agent à être à l’origine ultime de ses propres actions : agir en vertu d’une intention (ou d’un choix) qui n’a elle-même pas d’explication, c’est-à-dire pas d’explication complète (en termes d’une cause extérieure qui fait que j’aie telle intention).

Néanmoins Swinburne ajoute qu’il ne suffit pas, pour expliciter la compréhension de l’affirmation théiste de la liberté de Dieu, de dire que Dieu est (métaphysiquement) libre : il faut ajouter qu’il est parfaitement libre.

Il y a en effet une différence entre :

  1. liberté (métaphysique) imparfaite, et
  2. liberté (métaphysique) parfaite.

 La liberté imparfaite

Un exemple de liberté métaphysique imparfaite serait la liberté humaine. Même si l’on admet que l’homme est métaphysiquement libre (qu’il peut agir en vertu d’intentions dont il est lui-même ultimement à l’origine), il est clair également que sa liberté n’est pas parfaite — au sens suivant : il existe des causes extérieures à son intention qui peuvent l’influencer (sans nécessairement la déterminer). Ces causes extérieures agissent comme des facteurs causaux dans les choix que nous faisons : ils pèsent dans une certaine direction. Si nous y cédons, alors notre action n’est plus (métaphysiquement) libre ; si nous y résistons et décidons autre chose, alors nous avons agi de façon métaphysiquement libre, mais néanmoins imparfaite (dans la mesure où nous avons dû résister à l’influence d’un certain facteur causal extérieur). Des exemples typiques de liberté humaine imparfaite sont les cas où nos intentions sont influencées par celles d’autres personnes, ou par certaines conditions physiques :

Les choix humains subissent à l’évidence l’influence de nombreux facteurs causaux (par opposition à des raisons) sur lesquels nous n’avons aucun contrôle, qui agissent sur nous comme de l’extérieur. L’état de notre corps nous rend fatigué ou affamé, et de cette façon nous influence fortement à faire certains choix, qui vont nous permettre de nous reposer ou de nous restaurer. Le prisonnier épuisé, à qui l’on dit qu’il pourra dormir s’il confesse son crime, est évidemment bien plus porté à le confesser qu’il ne le serait autrement. De tels facteurs causaux nous inclinent ou nous ʻpoussentʻ à accomplir telle action plutôt que telle autre. C’est dans ce genre de situations que les hommes sont confrontés à la tentation. Leur raison leur dit que A est la bonne action à accomplir, mais leur corps les ʻpousseʻ pour ainsi dire à ne pas accomplir A. [1]

 La liberté parfaite de Dieu

Swinburne pense que fait partie de la compréhension théiste de Dieu l’affirmation que la liberté de Dieu est parfaite  : c’est-à-dire que les intentions de Dieu ne subissent l’influence d’aucun facteur causal extérieur à lui.

D’après notre compréhension normale de Dieu, aucun facteur causal qu’il ne contrôle pas n’agit de l’extérieur sur Dieu. Sa liberté n’est pas menacée par des désirs sensuels ou des influx nerveux. J’appellerai une personne qui n’est influencée dans ses choix par aucun facteur causal, une personne parfaitement libre. Bien que notre compréhension normale de Dieu implique de le penser comme parfaitement libre, cette caractéristique n’est pas toujours explicitement mentionnée dans les définitions de Dieu. Quand on dit que Dieu est ʻlibreʻ, ce mot semble s’entendre au sens fort de ʻparfaitement libreʻ. [2]

 Dieu comme libre créateur de toutes choses

Swinburne peut maintenant rassembler tous les éléments de la définition théiste de Dieu comme libre créateur de toutes choses :

Donc, l’affirmation théiste qu’il existe un esprit omniprésent doté de libre arbitre et qui est le créateur de l’univers doit s’entendre de la façon suivante : a) il existe un individu X qui est un esprit omniprésent et qui est le créateur de l’univers ; b) tout ce que fait X, il le fait intentionnellement ; c) aucun agent, ou loi naturelle, ou état du monde, ou aucun autre facteur causal n’influence en aucune façon X à avoir les intentions qui le font agir, c’est-à-dire à choisir d’agir comme il le fait. [3]

Au terme de ce développement, Swinburne peut soutenir que cette représentation de Dieu est cohérente.

Notes

[1R. Swinburne, The Coherence of Theism, 1993, p. 148.

[2Ibid., p. 148.

[3Ibid., p. 148-9.

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