2. La distinction type/token

lundi 22 juin 2015, par Denis Cerba

En bref : La question des universaux provient de la distinction type/token qu’on observe entre les choses. Comment comprendre que deux choses différentes (deux tokens) soient exactement du même type ?

La distinction type/token a été introduite par le grand philosophe américain C. S. Peirce (1839-1914). Elle constitue un préalable à la saisie du problème des universaux.

En effet, la distinction type/token ne recouvre pas exactement la distinction universel/particulier, mais la première est à l’origine du problème posé par la seconde. C’est la distinction universel/particulier qui est au centre du problème des universaux, alors que la distinction type/token ne fait pas problème :

  • Les Réalistes pensent que la distinction type/token existe — et qu’elle ne s’explique que par l’existence de l’universel (donc que la distinction universel/particulier existe).
  • Les Nominalistes pensent que la distinction type/token existe — mais qu’elle n’implique nullement l’existence de l’universel (donc que la distinction universel/particulier n’existe pas).

Nous verrons donc, dans le cadre de cet article :

  1. en quoi consiste la distinction type/token ;
  2. l’angle sous lequel elle induit le problème des universaux.

 La distinction type/token

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Charles Sanders PEIRCE

La distinction type/token a tout d’une distinction métaphysique. Elle est familière et pervasive (on la rencontre partout), sans être pour autant banale : elle semble avoir la valeur d’une structure fondamentale des choses (= l’objet de la métaphysique catégoriale) et en même temps poser sérieusement question dès qu’on se met à l’examiner d’un peu près... C’est pourquoi elle retient particulièrement l’attention du philosophe [1].

À l’origine, Peirce a introduit la distinction type/token pour discuter des questions sémantiques, mais elle s’est avérée bien plus générale que cela. On peut néanmoins partir comme lui d’un exemple qui relève de la sémantique [2].

Imaginons que sur une feuille de papier, on voit écrite la chose suivante :

A A

Maintenant, posons la question : « Combien de lettres y a-t-il sur cette feuille ? » Il est évident qu’on va hésiter entre deux bonnes réponses possibles : « Il y en a deux » (« deux A ») et « Il n’y en a qu’une » (« un A »). Notre hésitation provient de notre compréhension intuitive de la distinction type/token : il y a deux A si l’on parle de tokens de lettre, il n’y a qu’un seul A si l’on parle du type de lettre. Peirce résumerait la situation en disant : il y a deux tokens du même type.

Une fois que l’on s’est rendu compte de cette distinction, on se rend compte également qu’on l’utilise intuitivement à tout propos et à propos de toute chose. Par exemple, quand on dit que deux femmes portent « la même robe », on ne veut pas dire qu’elles portent le même token de robe, mais plutôt le même type de robe... En revanche, quand on dit que deux hommes aiment « la même femme », il s’agit plutôt du même token... Etc.

La distinction type/token est donc admise aujourd’hui par la plupart des philosophes comme une distinction métaphysique fondamentale. Cela veut dire qu’on peut compter et identifier les différentes choses qui nous entourent soit en termes de types, soit en termes de tokens : les choses qui nous entourent sont à la fois strictement distinctes les unes des autres (= elles sont des tokens différents), et elles ont à la fois certaines caractéristiques qui autorisent à dire qu’elles sont du même type. [3]

 Le problème des universaux

Le problème métaphysique sous-jacent à la distinction type/token est le suivant : comment analyser le fait que deux choses à la fois ne soient pas les mêmes (= soient deux tokens distincts), et soient les mêmes (= soient du même type)  ?

Deux analyses s’affrontent, qui ont des conséquences ontologiques fondamentales :

  • L’analyse réaliste : deux tokens sont du même type parce qu’ils ont en commun quelque chose de strictement identique, à savoir un universel. (Par conséquent : l’universel existe.)
  • L’analyse nominaliste : deux tokens sont du même type simplement parce qu’ils appartiennent à une certaine classe d’équivalence qui ne nécessite pas l’existence d’une caractéristique strictement identique. (Par conséquent : l’universel n’existe pas.)

Notes

[1Comme le dit David Armstrong : « ... l’oeil du philosophe [...] tente de mettre en lumière les problèmes gisant dans les choses les plus simples et les plus évidentes » (Les Universaux, trad. française, Ithaque 2010, p. 14).

[2Cf. David M. Armstrong, Les Universaux. Une introduction partisane, Ithaque 2010, p. 13.

[3Remarque de vocabulaire : « token » est un mot anglais, de sens très concret (« marque, signe de reconnaissance, gage, souvenir, jeton, coupon, etc. »). Peirce l’a utilisé, en sémantique, pour désigner l’occurrence d’un terme (par opposition à ce même terme pris en général). On pourrait traduire « token » en français par « occurrence » (ou « exemplaire », ou « instance »), mais nous préférons le conserver tel quel : la distinction type/token est devenue technique en philosophie contemporaine (en dépassant largement le cadre sémantique dans lequel Peirce l’a originellement définie).

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