La définition postmoderne de la vérité est-elle correcte ?

samedi 3 janvier 2015, par Denis Cerba

En bref : La théorie postmoderne, qui ne voit dans la vérité que « ce que les structures hégémoniques de la société nous forcent à penser », ne répond pas de façon satisfaisante à la question portant sur la nature de la vérité.

Parmi toutes les théories contemporaines concernant la nature de la vérité, l’une est particulièrement courante : il s’agit de la conception postmoderne de la vérité.

Le courant dit « postmoderne » a pour ambition la contestation (et le dépassement) des valeurs cardinales de la pensée moderne — notamment de son orientation fondamentale, qui est la recherche rationnelle de la vérité sur les choses (avec pour paradigme la recherche scientifique moderne). La dénonciation du caractère fallacieux du concept moderne de « vérité » fait partie intégrante du projet postmoderne.

Dans ce contexte, on peut synthétiser ainsi la définition postmoderne de la vérité :

« Toute vérité n’est que ce que les structures hégémoniques de la société nous contraignent à penser. »

Nous ne nous engagerons pas ici dans une polémique de fond avec la pensée postmoderne — à laquelle nous n’adhérons par ailleurs en aucune façon ! (conformément à la ligne éditoriale de Theopedie). Nous nous contentons de noter que cette définition de la vérité est insatisfaisante, parce qu’elle repose sur une confusion : elle confond le fait pour quelque chose de passer pour vrai dans une société donnée, avec le fait d’être effectivement vrai ; or, cette confusion est inacceptable, puisqu’elle néglige la question que pourtant elle présuppose : « Pour quoi quelque chose qui passe pour vrai dans une société donnée, passe-t-il ? ».

Nous ne voulons pas dire que les questions concernant ce qui passe pour vrai et ne l’est pas, ainsi que la façon dont le non-vrai parvient à se faire passer pour vrai, ne sont pas importantes : bien au contraire ! Mais, d’une part, ces questions ne peuvent se substituer à la question : « Qu’est-ce que le vrai ? », et, d’autre part, la pertinence de la réponse qu’on peut leur apporter dépend largement de la pertinence de la réponse apportée à la question plus fondamentale portant sur la nature de la vérité.

Dans ce qui suit, nous ne nous intéresserons donc qu’aux théories foncièrement modernes de la vérité — c’est-à-dire : celles qui s’affrontent aujourd’hui directement à la question : « Qu’est-ce que la vérité ? ». (Cf. Les théories contemporaines de la vérité : vue d’ensemble).

1 Message

  • Bonjour,

    Je m’efforce d’ajouter ce qui suit, en ce qui concerne la définition postmoderne de la vérité.

    1. Il me semble vraiment que, pour un postmoderne, une idée vraie est une idée qu’une minorité entreprend d’imposer à la majorité, voire à la totalité de la population,

    • en tant qu’idée présentée comme porteuse d’avenir, de bonheur, de justice, de liberté, de mouvement, de progrès, ce qui laisse entendre que les idées de ceux qui sont réfractaires aux idées postmodernes sont les idées de ceux qui s’opposent à l’avenir, au bonheur, à la justice, à la liberté, au mouvement, au progrès...de l’humanité,
    • en tant qu’idée

    a) non avant tout surplombée par une volonté d’analyse et de compréhension des fondements de cette idée, du contenu de cette idée, de sa cohérence, de sa pertinence, de son caractère complet, précis, réaliste, de sa solidité, de sa validité,

    mais

    b) avant tout sous-tendue par une volonté d’opération sur la réalité, de transformation de la réalité, étrangère ou extérieure à cette idée, et que l’on veut réduire ou soumettre à cette idée.

    2. Le postmoderne a ainsi une conception à la fois « émancipatiste » et « évolutionniste » de la vérité : a contrario, toute idée considéré comme vraie par certains, mais qui n’est pas comptable avec la doxa, ou plutôt avec la praxis langagière postmoderne, est souvent jugée « asservissante » et « retardataire », par les penseurs et par les acteurs postmodernes.

    3. Le problème posé est ici celui du refus des postmodernes d’accepter qu’on leur applique les expressions qu’ils utilisent pour s’en prendre aux idées des autres, pour que ceux-ci culpabilisent le fait d’être qualifiés de « ringards » ou de « sectaires », puis pour qu’ils s’autocensurent, se résignent, ou se soumettent à la marche en avant postmoderne, donc néoprogressiste, vers « l’amour, l’avenir, le bonheur, la justice, la liberté, la lumière, le mouvement, le progrès » : j’ai ajouté « l’amour » et la « lumière », car il est bien connu, n’est-ce pas, que les idées non postmodernes sont des idées potentiellement porteuses de haine et d’obscurité...

    4. Quelles sont les expressions auxquelles je pense ici ? Je pense ici aux notions d’hégémonie et de stéréotype. Pour un progressiste postmoderne, toute idée jugée vraie, par d’autres que par lui, et qui s’oppose à la prise en compte de la revendication, puis à la mise en oeuvre de la réalisation, de ses désirs, est saturée par des stéréotypes, qui sont au service d’une hégémonie, en philosophie, en théologie, en économie, en sociologie, en politique, en religion, dans la culture, dans la société, dans le domaine de la morale, privée ou publique, etc. Mais le progressisme postmoderne est lui-même porteur de stéréotypes, dont « l’émancipatisme » et « l’évolutionnisme », et est lui-même porteur d’une aspiration, parfois explicite, à l’hégémonie, en vue de la transformation, notamment, des structures mentales du plus grand nombre possible.

    5. Je poursuis ces quelques mots en recourant aux notions de phobie et de lâtrie, qui me semblent indispensables à la compréhension du phénomène dont il est question ici : c’est entendu, si vous êtes réfractaire au postmodernisme, c’est que vous êtes coupable ou victime d’une phobie, c’est-à-dire d’une appréhension, jusqu’à la détestation, de toute nouvelle conception de la réalité, ou de toute nouvelle relation à la réalité, plus porteuse d’amour, d’avenir, de bonheur, de justice, de liberté, de lumière, de mouvement, de progrès, que toute conception ou relation antérieure. Mais quel est donc le contenu de ce que le postmoderne appréhende, jusqu’à la limite de la détestation ?

    6. Pour ma part, si j’étais postmoderne, j’appréhenderais en permanence que ma tendance à l’égolâtrie soit dévoilée au grand jour, car c’est cela, me semble-t-il, le ressort, bien plus axiologique et psychologique qu’épistémique ou philosophique, de la mentalité postmoderne : une tendance à l’adoration de soi-même.

    7. Pour le dire autrement, en prenant appui, cette fois-ci, sur l’histoire des idées, je dirai ce qui suit : il y a eu, il y a quelques décennies, un ensemble de courants de pensée qui ont voulu annoncer, constater, expliquer, proclamer ou provoquer « la mort du sujet », et certains de ces courants ont même formé ce que l’on a appelé le « structuralisme ».

    8. En aval et à l’encontre, entre autres, du structuralisme, il me semble que ce n’est pas tout à fait par hasard si le courant postmoderne est notamment « réactionnel », et non, bien sûr, réactionnaire, et s’il a plutôt tendance à fonctionner à la déstructuration, et à la surlégitimation, ou à la survalorisation, du subjectivisme.

    Bonne journée.

    A Z

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