La colère divine est-elle compatible avec son amour ?

vendredi 31 janvier 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Si la Bible affirme que Dieu peut se mettre en colère, il ne faut pas interpréter cette affirmation trop rapidement. La colère de Dieu existe, mais doit être comprise comme l’envers de son amour : de même que Dieu favorise par sa grâce le bien, il s’oppose par sa colère au mal.

Il y a deux conceptions de l’amour :

  • Soit l’amour est appréhendé comme un sentiment (conception sentimentale de l’amour).
  • Soit l’amour est appréhendé comme une vertu (conception morale de l’amour).
Sinners in the Hands of an Angry God
« Le » sermon sur la colère de Dieu
par Jonathan Edwards (vers 1741)
Olga Alekseyenko, hXOOPsgvC94

Si ces deux conceptions sont perçues comme étant opposées, beaucoup de personnes n’accorderont à l’amour qu’une valeur sentimentale, laquelle est incompatible avec la colère (deux sentiments ne pouvant coexister en même temps, surtout la tendresse avec la colère). Toutefois, ces deux conceptions ne sauraient s’opposer et l’amour est aussi une vertu morale, laquelle n’exclut pas la colère.

 Conception sentimentale de l’amour

Le premier exemple d’un théologie excluant la colère en Dieu au nom de son amour a été développé dans l’antiquité avec la figure hérétique de Marcion. Voici comment Tertullien, son adversaire, résume la théologie de celui-ci :

Un Dieu meilleur avait été découvert, un Dieu qui n’est ni offensé, ni en colère, qui n’inflige aucun châtiment, qui n’a pas de feu couvant en enfer, où il n’y a pas de ténèbres du dehors avec des pleurs et des grincements de dents : il n’est que gentillesse. Bien sûr, il vous interdit de pécher, mais seulement dans ses écrits. (Contre Marcion, 1,27)

Il s’agit d’une conception purement sentimentale de l’amour. Toutefois, s’il est vrai que pour les hommes l’amour semble être d’abord un sentiment, il peut sembler imprudent d’appliquer trop rapidement à Dieu une conception d’abord sentimentale de son amour :

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Le danger de l’anthropomorphisme
  • Attribuer à Dieu un sentiment amoureux de manière trop rapide ne peut qu’aboutir à défigurer le concept de Dieu en l’interprétant à l’aune de la psychologie humaine (anthropomorphisme). En théologie classique, l’amour ne peut être attribué à Dieu qu’analogiquement (c’est-à-dire « toute proportion gardée »).
  • Dieu est un pur esprit et n’a pas de sensibilité à la manière des animaux ou des humains. Chez les humains, la sensibilité est liée à la dimension corporelle de leur vie et elle se développe à travers une histoire émotive. Or, Dieu n’a pas de corps et il est éternel. Cela ne veut pas dire que Dieu n’a pas de sentiment (il est amour et adoration), mais il n’a certainement pas une « vie sentimentale ».
  • Chez les hommes, les sentiments ne sont pas toujours vertueux. L’amour peut être assimilé à un certain désordre : pulsions non contrôlées, caprices et amours captateurs. Dieu est quant à lui parfaitement juste. L’amour ne peut être chez lui que l’expression de sa perfection et de sa sagesse.

 Conception morale de l’amour

La colère de Dieu
Documentaire
Don Felicio, Nn53mwA_GXk

Pour ces raisons, il convient aussi de faire droit à une conception morale de l’amour : on dira alors l’amour a sa source non pas dans un sentiment mais dans la perfection (la sagesse et le bien). Faire droit à une telle conception morale de l’amour, ce n’est pas refuser la conception sentimentale de l’amour, mais en percevoir les limites et la compléter.

De ce point de vue, on dira que, de même que la sagesse et le bien suscitent l’amour, la folie et le mal suscitent la colère. L’amour en Dieu est ainsi compatible avec sa colère, l’expression d’une même perfection. Nous reproduisons ici une citation de Tony Lane, expliquant la réaction de Tertullien contre Marcion, et permettant de mieux comprendre comme amour et colère sont intrinséquement liés :

But « what purpose does he lay down commands if he will not require performance, or prohibit transgressions if he is not to exact penalties, if he is incapable of judgement, a stranger to all emotions of severity and reproof ? » Commands without a penalty are ineffective, for « in real life an act forbidden without sanctions is tacitly permitted. » Again, Marcion’s God is not really offended by sin. For « if he does take offence, he ought to be displeased ; and if displeased, he ought to punish. For punishment is the outcome of displeasure, as displeasure is the due reward of offence, and offence ... is attendant upon wishes set at naught. But as he does not punish, it is plain that he is not offended. » Again, as Tertullian says, « a God can only be completely good is he is the enemy of the bad, and discharge his wardship of the good by the overthrowing of the bad. »

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La colère de Dieu
(Jadis assimilée aux catastrophes naturelles)

La colère de Dieu n’est que le revers de son amour, l’expression d’une même perfection : la colère de Dieu, c’est l’amour de Dieu devenue une force qui s’oppose au pécheur, soit que cette opposition réponde à un dessein pédagogique (faire revenir le pécheur dans le chemin de la justice) soit qu’elle réponde à un choix librement consenti par le pécheur lui-même (l’enfer).

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