La cohérence de Dieu comme créateur de toutes choses (d’après Swinburne)

lundi 8 décembre 2014, par Denis Cerba

En bref : Il est cohérent de se représenter Dieu comme créateur de toutes choses s’il est cohérent de penser un Dieu qui soit explication (de type) personnelle ultime de toutes choses — c’est-à-dire dont les intentions expliquent toutes choses. C’est le cas, s’il est cohérent de penser que toute chose est, soit quelque chose que Dieu fait, soit quelque chose qu’il fait faire, soit quelque chose qu’il laisse faire. L’examen de ces trois affirmations montre que chacune d’elles est cohérente.

Nous avons vu le sens de l’affirmation théiste que Dieu est « le créateur de toutes choses » : cela signifie que Dieu est explication personnelle ultime de toutes choses. Pour résumer : ce sont les intentions de Dieu qui expliquent l’occurrence de toute réalité autre que lui-même.

Maintenant, la question est : cette affirmation est-elle cohérente ? Rappelons que la question portant sur la cohérence d’une proposition est distincte de celle portant sur sa vérité : il ne s’agit pas encore se savoir s’il est vrai qu’existe un Dieu créateur de toutes choses, mais seulement de savoir s’il est possible qu’il y en ait un (en fonction de la cohérence de l’idée que nous nous faisons de lui).

Pour répondre à cette question, Swinburne examine successivement les trois volets de la description de Dieu comme explication personnelle ultime de toutes choses. En effet, dire que les intentions de Dieu expliquent (ultimement) toutes choses, c’est dire que Dieu produit (intentionnellement) toute chose de l’une de ces trois façons :

  1. Dieu fait lui-même certaines choses (= par action « basique ») ;
  2. Dieu fait faire certaines choses par d’autres êtres (par action « dérivée »)
  3. Dieu permet que d’autres êtres produisent certaines choses (encore par action « dérivée »).

 Ce que Dieu fait

Le théiste pense qu’il y a certaines choses que Dieu fait lui-même directement : Dieu peut agir sur l’Univers par action basique. C’est dû au fait que, pour le théiste, Dieu dispose du contrôle d’absolument toute chose (même s’il ne l’exerce pas nécessairement).

Un exemple ? Swinburne prend celui de la création même de l’Univers :

Un exemple [de ce que Dieu fait lui-même directement] pourrait être l’univers physique (c’est-à-dire l’univers au sens étroit du terme [1]) au premier moment de son existence (s’il en a eu un). La création de l’univers « ex nihilo » (c’est-à-dire : non à partir d’une matière préexistante) serait une action basique de Dieu. [2]

Est-il cohérent de se représenter un Dieu capable d’agir ainsi directement sur l’Univers ? Swinburne soutient que oui — à partir de l’expérience que nous avons d’une action de type « basique ».

Une action « basique » est une action que nous faisons intentionnellement sans avoir besoin de faire autre chose — par exemple : lever le bras (par opposition à : faire signe, ce que nous faisons en levant le bras). Nous pouvons accomplir ce genre d’action basique en vertu d’un certain contrôle direct que nous avons sur notre corps (cf. Qu’est-ce qu’avoir un corps ?). À partir de là, il n’est pas spécialement impossible (incohérent) de supposer qu’existe un être (Dieu) qui disposerait d’un pouvoir similaire sur l’Univers entier (cf. Qu’est-ce qu’un « esprit omniprésent » et Peut-il exister un esprit omniprésent ?).

 Ce que Dieu fait faire

Une autre façon pour un agent d’agir intentionnellement consiste à faire faire quelque chose par quelqu’un (ou quelque chose) d’autre (au lieu de le faire lui-même directement) : il s’agit alors d’une forme d’action « dérivée » (par opposition à une action « basique »).

Pour le théisme, Dieu agit de cette façon-là en agissant à travers l’action de la nature, c’est-à-dire par l’intermédiaire de l’opération des lois de la nature. Les choses de la nature opèrent certaines choses déterminées en vertu des lois de la nature (par exemple : le soleil fait se mouvoir la terre autour de lui) ; ces opérations naturelles sont étudiées et décrites par la science — et le théisme ajoute qu’elles ont leur source dans l’intention de Dieu (elles sont intentionnellement voulues par Dieu) : elles sont donc dans cette mesure des actions (dérivées) de Dieu lui-même.

Une telle représentation est-elle cohérente ? Là encore, nous savons par expérience ce qu’est une action dérivée : quand nous utilisons un marteau pour planter un clou, nous faisons faire quelque chose au marteau, et le résultat (l’enfoncement du clou) est bien une action intentionnelle de notre part, quoique médiatisée par l’opération du marteau. Dieu agit de cette façon-là par l’intermédiaire de l’action de la nature. Une différence est néanmoins notable : Dieu contrôle la nature, alors que nous ne faisons que l’utiliser. Cela signifie la chose suivante : quand nous utilisons un instrument pour faire quelque chose, celui-ci agit en vertu des lois de la nature, que nous ne maîtrisons nullement ; en revanche, Dieu agit intentionnellement par l’intermédiaire de l’opération des lois de la nature, mais c’est aussi lui qui fait que ces lois existent et opèrent :

Le théiste considère que toute loi de la nature n’opère que parce que Dieu fait qu’elle opère. Que les choses aient, conformément aux lois de la nature, les effets qu’elles ont, est, pour le théiste, également un acte de Dieu. [3]

Cette différence menace-t-elle la cohérence du théisme ? Elle consiste à dire que l’explication scientifique des phénomènes de la nature, tout en restant parfaitement valable, admet elle-même une explication plus radicale en termes d’explication (de type) personnelle, par l’action et les intentions d’un Dieu. C’est en fait l’inverse d’un phénomène que nous jugeons cohérent : bien que l’explication (de type personnelle) soit en soi différente d’une explication de type scientifique (cf. art. 824), rien n’interdit que les facteurs impliqués dans l’explication (de type) personnelle aient eux-mêmes une explication de type scientifique (une explication scientifique du fait que j’ai telles capacités et telle intention est possible) ; rien ne semble interdire non plus a priori, donc, que toute explication scientifique soit explicable, plus radicalement, par une explication (de type) personnelle (théiste) :

[...] l’explication (de type) scientifique permet souvent d’expliquer l’occurrence et l’opération des facteurs qui interviennent dans une explication (de type) personnelle. Si cela est cohérent, il semble également cohérent de supposer que les choses puissent à l’occasion marcher dans l’autre sens — qu’il puisse y avoir une explication (de type) personnelle des facteurs impliquées dans l’explication (de type) scientifique. C’est ce que soutient le théisme. Que les choses aient la capacité de produire les effets qu’elles produisent (par nécessité physique, ou du moins avec un haut degré de probabilité), c’est-à-dire qu’elles opèrent en vertu des lois de la nature, cela est dû à l’action d’une personne, un esprit omniprésent, qui a l’intention et la capacité d’agir ainsi. [4]

 Ce que Dieu laisse faire

À côté du faire et du faire faire, il y a une troisième façon pour un agent d’agir intentionnellement : il s’agit du laisser faire. Laisser faire — ou permettre —, c’est ne pas empêcher que se produise quelque chose que l’on n’a soi-même pas voulu et que l’on pourrait empêcher.

Dans le cas de Dieu, pour le théisme, cela se produit quand Dieu laisse un être libre accomplir une action mauvaise (par exemple : assassiner quelqu’un). Dieu réprouve cette action : elle est le produit de la liberté d’un homme, non de la volonté de Dieu ; en même temps, Dieu a donné à cet homme la capacité de produire cette action et il ne l’a pas empêchée (alors qu’il aurait pu le faire) : dans cette mesure — et dans cette mesure seulement ! —, on peut dire qu’il s’agit d’une action intentionnelle de la part de Dieu (mais plus dérivée encore que ce qu’il fait faire) :

Permettre, ou autoriser, est une espèce de produire. J’utiliserai ces termes dans le sens suivant : Dieu ʻpermetʼ, ou ʻautoriseʼ, qu’un état de choses E se produise, s’il fait que rien n’empêche que E se produise. En particulier, il ʻpermetʼ (ou ʻautoriseʼ) à un agent Q de produire S, s’il fait que rien n’empêche Q de produire S. Cela implique qu’il fasse que Q ait le pouvoir de produire S et soit libre de le faire. Un exemple de Dieu permettant à certaines choses d’en produire d’autres est le fait qu’il permette à un homme d’en tuer un autre. Le théiste pense que ce genre de choses n’arrivent que parce que Dieu permet qu’elles aient lieu. [5]

Que Dieu permette ce genre de choses pose sans doute une quantité de questions... Mais nous n’en sommes pas encore là : pour le moment, la seule question qui se pose est celle de savoir s’il est cohérent de se représenter un esprit omniprésent, Dieu, comme permettant que se produisent certaines choses. La réponse est oui. Nous-mêmes pouvons laisser certaines choses se produire : par exemple, laisser une voiture prendre la grêle en ne la mettant pas à l’abri... À partir de là, peut-on dire qu’a fortiori Dieu le peut ? Évidemment oui ! En effet, pour laisser une chose se produire, la seule condition est qu’on puisse l’empêcher : or, Dieu est précisément à même d’empêcher toute chose, puisqu’il contrôle toute chose ; en particulier, Dieu est le maître des lois de la nature, que l’homme ne fait qu’utiliser pour empêcher — ou laisser se produire — telle ou telle chose ( je ne peux empêcher ma voiture de prendre la grêle qu’en la mettant à l’abri — ce que je ne saurais faire sans le concours des lois de la nature, que je ne maîtrise nullement !) :

Il faut qu’opèrent des lois indépendantes de l’homme pour que l’homme permette que des choses se produisent. Pour le théiste, Dieu n’est pas ainsi dépendant de l’opération de lois de la nature indépendantes de lui. Les choses se produisent juste parce qu’il les permet — rien qui soit indépendant de lui ne doit opérer pour que sa permission soit efficace. [6]

Notes

[1Cf. art. 514.

[2R. Swinburne, The Coherence of Theism, 1993, p. 142.

[3Ibid., p. 143.

[4Ibid., p. 144.

[5Ibid., p. 144.

[6Ibid., p. 144.

Répondre à cet article