L’outil est-il la première découverte de l’humanité ?

samedi 4 janvier 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

À première vue, l’outil semble la première découverte de l’humanité, la découverte qui marque l’apparition de l’esprit humain. À tel point que l’on a pu proposer « animal artisan » comme définition de l’humanité (homo faber). Difficile en effet d’imaginer un homme qui ne saurait pas utiliser ce qu’est un outil même rudimentaire. L’outil est - n’en doutons pas - une étape nécessaire dans l’évolution biologique menant à l’homme. Mais s’agit-il pour autant d’une étape suffisante ? La découverte de l’outil permet-elle de tracer une frontière claire entre animaux et humains ?

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La famille des hominidés
Où se situe la découverte qui a fondé l’humanité ?

À observer attentivement les comportement animaux, les choses ne semblent pas aussi simples : les singes savent utiliser des pierres ou des bâtons ; les corbeaux parviennent à courber des tiges métalliques pour s’approprier un objet et les éthologues savent multiplier à l’envie les exemples d’animaux utilisant plus ou moins spontanément des outils. Mais il est vrai aussi que, dans ces exemples, ces outils semblent être de la part de ces animaux des trouvailles ponctuelles plus que des véritables découvertes. À la différence de l’homme, aucun animal n’a la culture systématique de l’objet, ni dans sa production ni dans son amélioration. L’outillage humain se distingue de l’outillage animal :

  • par une culture technique (mesurable par la fréquence d’utilisation d’outils) ;
  • par la recherche de perfectionnement (complexification et spécialisation des outils) ;
  • par la transmission d’un savoir-faire (apprentissage de la fabrication et de l’utilisation des outils).
    Les premiers outils
    Documentaire
    Albert Leminbach, DcZhNFKIsZQ

    Mais une difficulté demeure si nous voulons différencier outil animal et outil humain : aucun de ces trois critères ne permet de tracer une frontière nette entre monde animal et monde humain. Qu’est-ce qui différencie le bâton que le singe utilise du bâton que les premiers hominidés utilisèrent ? Le fait que ces derniers le gardaient et le conservaient ? Mais s’agit-il d’une différence à ce point significative ? Et qu’est-ce qui différencie un bâton d’une pierre grossièrement taillée ? Une découverte de la raison ou un coup de chance ? Et à partir de quand déclarons-nous être en une présence de la transmission conscience d’un savoir-faire plutôt que d’une imitation instinctive ? Ou encore : quand décidons-nous que la complexité d’un outil est due à l’usage de la raison plutôt qu’à un instinct animal singulièrement imaginatif et développé ?

So what was life like during the 1.5 million years that spanned the emergence of Homo erectus and Homo sapiens ? The only surviving tools from this period are stone implements that can, charitably, be described as very crude. Early stone tools do vary in size and shape, and archeologists have used those differences to give the tools different names, such as hand-ax, chopper, and cleaver. But these names conceal the fact that none of these early tools had a sufficiently consistent or distinctive shape to suggest any specific function. Wear marks on the tools show that they were variously used to cut meat, bone, hides, wood, and nonwoody parts of plants. But any size or shape tool seems to have been used to cut any of these things, and the categories imposed by archeologists may be little more than arbitrary divisions of a continuum of stone forms. (The Great Leap Forward , Jared Diamond)

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Outils préhistoriques

Il y a bien une différence entre la nuit et le jour, mais à quelle minute de l’aurore déclarons-nous la nuit finie ? Aux premiers rayons du soleil ? Et si nous sommes un jour de brouillard ? De la même manière, il y a une différence entre l’outil animal et l’outil humain. Mais concrêtement, il y a une si grande continuité entre les deux, continuité exhibée et mesurée par la paléoanthropologie, qu’il est impossible de préciser quand l’outil animal est devenu une outil humain.

Chez l’animal le plus perfectionné, l’acte peut aboutir à une industrie qui semble annoncer le comportement humain. Cet acte n’en est pas moins formellement distinct e l’acte humain en ce qu’il demeure comme figé dans des limites déterminées. Celles-ci peuvent se repérer car elles entraînent la répétition et la stéréotypie du modèle atteint, avec des progrès lents mais sans jamais arriver à des novations successives en toutes directions. Tailler des pierres nécessite des facultés internes développées, mais pas d’intelligence humaine (Dieu et la science en questions, Bertrand Souchard).

Concluons en disant que l’outil est une étape nécessaire mais non suffisante dans l’évolution animale menant à l’homme. La complexification des outils accompagne certes l’émergence de l’esprit humain, mais précisément : elle ne fait que l’accompagner. Elle n’en est pas la caractéristique première.

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