L’irréductibilité de l’explication personnelle (d’après Swinburne)

dimanche 23 novembre 2014, par Denis Cerba

En bref : L’explication (de type) personnelle est irréductible à l’explication (de type) scientifique, car une telle réduction ne peut s’opérer qu’au prix d’une altération du caractère propre et de la puissance explicative de l’intention.

C’est une thèse importante de la théologie de Swinburne que l’explication de type personnelle soit différente de l’explication de type scientifique, tout en constituant une forme d’explication tout aussi recevable (au sens où elle fonctionne comme une explication aussi pertinente et aussi complète que l’explication de type scientifique).

La notion d’explication personnelle va permettre à Swinburne :

  1. d’analyser la notion théiste de « Dieu créateur » : Dieu comme « créateur de toutes choses » explique toutes choses — mais au sens d’une explication de type personnelle (Dieu comme Personne) ;
  2. d’argumenter en faveur de l’existence de Dieu : s’il est vraisemblable que Dieu existe comme explication ultime du monde, c’est à titre d’explication de type personnelle (et non scientifique, mais plutôt méta-scientifique, ou métaphysique).

On peut néanmoins contester la thèse de Swinburne et soutenir qu’il n’y a pas de réelle différence entre les deux types d’explication : l’explication de type personnelle serait en fait parfaitement réductible à une explication de type scientifique. C’est quelque chose qui a été soutenu par des philosophes analytiques dans les années 1960, notamment à la suite des travaux influents de Donald Davidson (1917-2003) en philosophie de l’action. C’est pourquoi Swinburne prend soin de réfuter la thèse de la réductibilité de l’explication personnelle à l’explication scientifique.

 Comment réduire l’explication de type personnelle ?

Comment s’y prendre pour réduire l’explication de type personnelle à l’explication de type scientifique ? En réduisant tous les facteurs invoqués par l’explication de type personnelle au statut de simples conditions initiales : l’explication de type scientifique (cf. art. 571) fonctionne en effet en invoquant certaines conditions initiales, dont une certaine loi générale permet de déduire certains effets.

La réduction s’opérerait alors de la façon suivante :

  • Non réduite, une explication (de type) personnelle fonctionne en invoquant une personne P, une intention J et les capacités X de produire l’effet E : si j’ai l’intention d’ouvrir cette fenêtre, et que j’en ai toutes les capacités, alors je l’ouvre !
  • Une fois réduite, l’explication personnelle se conformerait au schéma de l’explication de type scientifique : la personne, son intention et ses capacités expliquent l’effet E en vertu de la loi générale : « Toute personne ayant cette intention et ces capacités produit cet effet ». On voit qu’ici, les facteurs spécifiques invoqués par l’explication de type personnelle se voient réduits aux simples conditions initiales d’une explication de type scientifique.

 L’impossibilité d’une telle réduction

Le nerf de la riposte de Swinburne porte sur l’intention (J) : Swinburne soutient qu’il est impossible de réduire une intention (d’une personne) au statut de condition initiale d’une explication de type scientifique.

Le raisonnement de Swinburne se ramène au dilemme suivant :

  1. soit, dans la réduction, l’intention est conservée telle quelle — auquel cas il n’y a pas réduction ;
  2. soit, pour que la réduction ait lieu, on modifie la notion d’intention — auquel cas la réduction a échoué.

Pour comprendre ce raisonnement, examinons successivement ses deux étapes :

  1. On peut premièrement laisser subsister telle quelle la notion d’« intention » dans la réduction : l’intention que j’ai eue d’ouvrir cette fenêtre est l’une des conditions initiales dont l’ensemble a nécessairement entraîné mon action... Mais dans ce cas, il n’y a pas réduction : le fait que j’ai eu l’intention (que j’ai voulu, que j’ai décidé...) demeure partie intégrante essentielle de l’explication proposée, et on peut soutenir que le fait que je l’ai voulu constitue une explication suffisante et satisfaisante (= explication de type personnelle). Pour qu’il y ait véritablement réduction, il faut que l’élément précisément intentionnel soit éliminé (= réduit à autre chose) — comme le dit Swinburne : « Si l’on doit réduire l’explication (de type) personnelle à l’explication de type scientifique [...], les conditions initiales doivent être des états de choses autres que des actions intentionnelles. Elles doivent être des états de choses que l’agent se trouve posséder, et non qu’il adopte volontairement. » [1]
  2. Réduire une « intention » à un état de chose qu’un agent se trouve posséder (au lieu de le choisir), c’est ramener une intention à quelque chose de tel qu’un « désir ». Or, « il se trouve » que j’ai tel ou tel désir, mais il ne suffit pas que j’ai tel désir pour agir conformément à lui (ce désir peut être inhibé ou combattu par un autre désir..., ou je peux précisément décider de ne pas y céder) — en bref : le désir n’a pas une puissance explicative équivalente à celle de l’intention au sens propre du terme. Inversement, si l’on donne au simple désir une puissance causale équivalente à celle de l’intention, on se retrouvera à pouvoir agir « intentionnellement » contre son intention (au sens courant du terme)... Un simple désir est autre chose qu’une intention au sens propre du terme !

Ces considérations permettent à Swinburne de conclure :

Ainsi, produire un effet de façon intentionnelle ne se réduit pas à la production de l’effet par une intention (où l’intention est comprise comme un état qu’un homme peut se trouver posséder). J’en conclus donc que l’explication (de type) personnelle est sui generis, et n’est pas réductible à l’explication (de type) scientifique. [2]

Notes

[1R. Swinburne, The Coherence of Theism, 1993 (2nd edition), p. 139.

[2Ibid., p. 140

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