L’ignorance et l’inconscience suppriment-t-elles la liberté ?

lundi 7 septembre 2015, par theopedie

En bref : St. Jean Damascène et Aristote disent tous deux « qu’il y a de la non-liberté par ignorance ».

L’ignorance, avons-nous dit, peut causer de la non-liberté pour cette raison qu’elle prive de la connaissance requise pour la liberté. Toutefois, une telle privation ne saurait être pas le résultat d’une ignorance quelconque. Car l’ignorance peut se rapporter à l’activité de connaissance de trois manières, selon qu’elle lui est conjointe, postérieure ou antérieure.

1° Conjointe : l’ignorance porte alors sur ce qui se passe, mais de telle manière que, si l’on savait, on le ferait quand même. Dans ce cas l’ignorance ne pousse certes pas à souhaiter que la chose s’accomplisse, mais c’est par accident qu’on l’accomplit et même en accomplissant, on continue de l’ignorer, comme dans l’exemple de celui qui a l’intention de tuer un ennemi et le tue sans le savoir, en croyant tuer un cerf. Une telle ignorance ne supprime pas la liberté d’après Aristote puisqu’elle ne contrarie en rien la liberté ; mais elle est supprime la culpabilité, car on ne peut avoir souhaité en acte ce que l’on ignorait.

2° L’ignorance est postérieure par rapport à la liberté pour autant que l’on est libre de cette ignorance. Or cela peut se faire de deux façons selon les deux modes de liberté que nous avons distingués. - ou bien l’activité de notre liberté porte sur l’ignorance même, par exemple lorsque quelqu’un cultive son ignorance, pour avoir une excuse à son péché ou pour n’en être pas détourné, selon cette parole du livre de Job (21, 14) : « Nous ne voulons pas connaître tes voies. » Et c’est ce qu’on appelle l’ignorance feinte. - D’une autre façon, on appelle libre l’ignorance de quelqu’un qui peut et doit savoir ; c’est ainsi, nous l’avons dit plus haut, que nous somme libres de « ne pas agir » et de « ne pas souhaiter ». Cette ignorance-là, dite « crasse » peut se produire, soit qu’on ne discerne pas en acte ce qu’on peut et doit pourtant discerner, et c’est une ignorance qui provient d’erreurs passées, et qui a sa source dans la pulsion ou le vice ; soit qu’on ne se soucie pas d’acquérir la connaissance qu’on peut et doit pourtant avoir ; c’est de cette manière que l’ignorance des propositions universelles du droit, que l’on est tenu de connaître, est appelée libre comme provenant de la négligence. Mais, que ce soit de l’une ou de l’autre de ces façons, l’ignorance ne peut être cause de non-liberté absolue. Cependant, elle cause tout de même une non-liberté relative, puisqu’elle précède le mouvement de notre liberté qui se porte à agir, mouvement qui ne se serait pas produit s’il y avait eu connaissance.

3° Antérieure enfin par rapport à la liberté : l’ignorance qui, tout en n’étant pas libre, porte cependant à souhaiter ce qu’on ne souhaiterait pas autrement. Ainsi lorsqu’un homme ignore le contexte moral d’une activité qu’il n’était pas tenu de connaître et qui, à cause de cela, fait ce qu’il n’eût pas accompli s’il l’avait su. C’est le cas de celui qui, malgré les précautions prises, ignore que quelqu’un marche sur la route et l’écrase. Cette ignorance-là est cause pure et simple de non-liberté.

Objections et solutions :

1. « Ce qui est non libre, remarque st. Jean Damascène, mérite le pardon. » Or il arrive qu’une action faite par ignorance ne le mérite pas. Comme dit st. Paul (1 Co 14, 38) : « Si quelqu’un ignore, il sera ignoré. » Ainsi donc l’ignorance ne cause pas la non-liberté.

• L’ignorance procède ici de l’ignorance des choses que l’on est tenu de savoir.

2. En tout péché il y a de l’ignorance, selon les Proverbes (14, 22) : « Ceux qui font le mal se trompent. » Donc, si l’ignorance causait la non-liberté, il s’ensuivrait que tout péché serait non libre. Mais ce serait contraire à la parole de st. Augustin disant : « Tout péché est libre. »

• L’ignorance procède ici du choix qui, on l’a dit, est d’une certaine manière libre.

3. Nous avons déjà noté avec st. Jean Damascène que « ce qui est non libre s’accompagne de tristesse ». Mais certaines actions se font dans l’ignorance et sans tristesse, par exemple si l’on tue un ennemi qu’on cherchait bien à tuer, mais en croyant tuer un cerf. L’ignorance ne cause donc pas la non-liberté.

• L’ignorance procède ici de l’ignorance concomitante à la liberté.

Répondre à cet article