6. L’héritage matérialiste de Descartes

samedi 27 février 2016, par Denis Cerba

En bref : Même si Descartes défend un dualisme fort et intransigeant, et notamment le caractère non-physique de l’esprit, on peut dire que par sa théorie novatrice et progressiste du corps-machine, il a ouvert la voie à un matérialisme intégral aujourd’hui en philosophie de l’esprit.

Nous avons vu qu’à partir de Descartes, la réflexion philosophique sur l’esprit pouvait partir — et est partie — dans des directions très différentes (cf. Quelle fut l’évolution de la philosophie de l’esprit à partir de Descartes ?) : maintenir une forme ou l’autre de dualisme, ou bien se rabattre sur un monisme soit idéaliste, soit matérialiste.

On peut soutenir qu’aujourd’hui, quatre siècles après Descartes, les progrès conjoints de la philosophie et de la science vont plutôt dans le sens d’un prolongement matérialiste de la conception cartésienne de l’esprit : il apparaît plus vraisemblable que jamais que l’« esprit » soit quelque chose de purement physique.

Pour les raisons (à la fois historiques et théoriques) suivantes :

  1. L’héritage cartésien est ambigu : il ouvre la porte aussi bien à l’idéalisme qu’au matérialisme (sur ces notions, cf. art. 902).
  2. Les progrès de la science et de la philosophie pointent beaucoup plus nettement en direction d’une conception matérialiste de l’esprit.

 Descartes : un « héritage ambigu »

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Mario Bunge (1919- )

C’est le philosophe analytique argentin contemporain Mario Bunge, d’orientation matérialiste, qui qualifie d’« ambigu » l’héritage cartésien concernant l’esprit : théoricien et défenseur intransigeant de l’« âme » comme à la fois substantielle et immatérielle (cf. Qu’est-ce que le dualisme cartésien ?), Descartes a aussi ouvert la voie — paradoxalement — à une conception purement physicaliste de l’esprit (selon laquelle l’« esprit » est une entité physique comme toutes les autres — seulement extraordinairement plus complexe !).

David M. Armstrong, lui aussi matérialiste, utilise l’image suivante pour illustrer et défendre le même paradoxe [1]. Descartes s’est comporté comme une bonne fée à l’égard de ses deux enfants : l’âme immatérielle d’un côté, le corps matériel de l’autre. Il a fait à chacun un cadeau extrêmement précieux, qui a assuré l’avenir et la bonne fortune de chacun :

  1. À la substance immatérielle (l’âme), il a fait le cadeau de la précellence épistémologique (cf. art. 901) : l’esprit serait, de toutes les choses du monde, celle que nous pouvons le mieux connaître... Nous l’avons vu (cf. ibid.), cette thèse a fasciné la philosophie moderne (17e — 19e s.), et l’a fortement orientée dans la direction de l’idéalisme (selon lequel tout est esprit, c’est-à-dire : tout est non-physique). Mais la philosophie contemporaine, massivement, n’entérine pas cette orientation.
  2. À la substance matérielle (le corps), Descartes a fait le cadeau du « mécanisme » : le corps vivant n’est ni plus ni moins qu’une machine, un mécanisme... Cela ne semble pas un cadeau au premier abord ! — mais avec le recul, on mesure aujourd’hui l’extraordinaire fécondité de cette idée : Descartes a initié la conception physicaliste du corps, qui sous-tend la biologie moderne, dont les avancées et les bienfaits semblent aujourd’hui difficilement contestables. (cf. Qu’est-ce que le « mécanisme cartésien » ?)

Il semble donc qu’un prolongement matérialiste de la pensée de Descartes soit aujourd’hui le plus approprié.

 Le prolongement matérialiste de la pensée cartésienne

D. M. Armstrong énonce en ces termes la pertinence d’un prolongement matérialiste, aujourd’hui, de la pensée cartésienne :

La théorie du monde matériel proposée par Descartes avait certainement ses faiblesses, et, dans le détail, elle a très certainement été dépassée par celle de Newton. Mais demeure l’orientation générale donnée par Descartes : celle du mécanisme, qui s’est avérée porteuse d’avenir, notamment en physiologie et tout spécialement pour l’étude du corps humain. C’était la voie du progrès. Il y a sur ce point un contraste très net avec la théorie spiritualiste de l’esprit, qui s’est avérée incapable d’amener des développements théoriques fructueux. Il serait difficile d’y baser la moindre psychologie. D’un point de vue scientifique, c’est l’orientation matérialiste qui n’a cessé de s’affirmer, et la philosophie — du moins la philosophie analytique — a fini par tenir compte de cet état de fait (les philosophes, généralement, prennent leur temps pour tenir compte des faits !). On peut dire qu’au 20e s., la bataille philosophique qui oppose les Idéalistes et les Matérialistes — la bataille que, dans le Sophiste, Platon appelle celle des Dieux et des Géants — a largement tourné à l’avantage des Matérialistes. [2]

D’un point de vue plus synthétique, on peut énoncer ainsi l’argument général qui appuie le prolongement matérialiste (physicaliste) de la pensée cartésienne :

Par une attention particulièrement poussée à la complexité des mécanismes physiques qui assurent le fonctionnement du corps humain, Descartes a mis en évidence le caractère purement physique de nombre de fonctionnements que la philosophie traditionnelle attribuait purement et simplement à une « âme » immatérielle (la sensation, la nutrition, etc.). À partir de là, et des progrès spectaculaires de la biologie moderne, l’hypothèse suivante a très nettement gagné en crédibilité : pourquoi toutes les opérations caractéristiques de l’« esprit » (l’intelligence, la volonté, la création, etc.) ne seraient-elles pas principiellement assignables au fonctionnement physique d’un organe dont la biologie ne fait que commencer d’explorer l’extraordinaire complexité : le cerveau ? Descartes a montré, à son époque, que le corps humain était bien plus complexe qu’il n’y paraissait et permettait de faire l’économie de l’hypothèse d’une « âme végétative » ou « sensitive » — pourquoi ne pas aller plus loin et dire que tout en nous est le résultat d’un fonctionnement physique extrêmement complexe ?

Pour aller plus loin, cf. Qu’est-ce que le « mécanisme cartésien » ?

Notes

[1Cf. David M. Armstrong, The Mind-Body Problem. An Opinionated Introduction, Westview Press 1999, p. 10-11.

[2David M. Armstrong, The Mind-Body Problem. An Opinionated Introduction, Westview Press 1999, p. 11.

1 Message

  • L’héritage matérialiste de Descartes Le 27 mai 2015 à 10:43, par West

    On ne peut pas traiter de la même façon l’« âme végétative » qui certes est purement physiologique, et l’« âme » au sens cartésien qui est spirituelle. L’âme végétative est entièrement prise en charge par le génome, dont les mécanismes permettent de répondre aux stimuli extérieurs par des actions adéquates. Lorsque les données sensorielles sont trop complexes le génome s’avoue vaincu et s’en tire par la fuite. Chez les êtres conscients il crée un état de désordre intérieur, les sentiments et les émotions, qui engendrent la pensée, et c’est la pensée qui tente de résoudre le problème.
    Le génome est-il capable d’engendrer la pensée ? Certainement pas, car il ne peut agir que sur ce qu’il reconnaît. Pourquoi est-il mis en échec devant les phénomènes complexes ? Par ce que le monde est indéterministe et que le hasard omniprésent en fausse constamment les données.
    Il devient donc nécessaire d’avoir recours à une substance qui échappe au désordre et qui soit capable de remettre en ordre ce qui se présente de façon aléatoire. Autrement dit à la « substance pensante », qui puise dans la mémoire intellectuelle (spirituelle) les modèles dont elle a besoin pour résoudre les problèmes.
    Ce qui pèche chez Descartes c’est son déterminisme. Un déterminisme de façade (’Dieu est non trompeur’) condamné par les sciences modernes, qui affirment que l’univers repose sur des bases quantiques, donc aléatoires.

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