L’explication (de type) personnelle (d’après Swinburne)

mercredi 4 juin 2014, par Denis Cerba

En bref : L’explication personnelle est un type spécifique d’explication. Les facteurs explicatifs qu’elle invoque sont : un agent rationnel (une personne), une intention d’un agent rationnel, et les capacités (soit basiques, soit dérivées) qu’il a de produire un événement.

Il y a deux grands types d’explication : l’explication de type scientifique et l’explication de type personnelle.

Nous avons vu que l’explication de type scientifique combine deux types de facteurs explicatifs : les conditions initiales et les lois de la nature. Maintenant : qu’en est-il de l’explication de type personnelle ?

 L’explication de type personnelle

L’explication de type personnelle fait appel à d’autres types de facteurs explicatifs que l’explication de type scientifique. Ces facteurs sont également au nombre de deux :

  1. un agent rationnel ( = une personne) ;
  2. une intention (de cet agent rationnel).

Nous avons vu ce qu’est une personne : une personne se caractérise notamment par une capacité de connaître sophistiquée (qui peut dépasser l’observable) et par une capacité de vouloir également sophistiquée (qui peut vouloir ne pas vouloir). Quand une personne met en œuvre ces deux capacités pour agir, on parle d’elle comme d’un « agent rationnel ».

Notamment, une personne peut avoir des intentions : une intention est la mise en œuvre de nos capacités de connaître et de vouloir en vue de la production d’un résultat précis. Cette intention produit une action intentionnelle de notre part, qui elle-même est censée produire un certain résultat.

Nous avons donc là la structure fondamentale de l’explication de type personnelle :

Dans l’explication (de type) personnelle, on explique l’occurrence d’un événement E en disant qu’il a été produit par un agent rationnel ou une personne P, qui avait l’intention J de produire E. Ainsi, E est ce qu’on peut appeler le « résultat » d’une action intentionnelle A accomplie par P. [1]

On voit qu’il faut bien distinguer :

  1. L’agent rationnel (= la personne) : P
  2. Son intention de produire quelque chose de précis : J
  3. L’action intentionnelle qu’il accomplit pour cela : A
  4. Le résultat de cette action (qui est aussi l’événement à expliquer) : E

Pour prendre un exemple très simple : admettons qu’en tant qu’agent rationnel, j’ouvre un livre. Dans ce cas :

  1. P = moi ;
  2. J = mon intention d’ouvrir ce livre ;
  3. A = mon action d’ouvrir ce livre ;
  4. E = le fait que ce livre soit ouvert.

On voit que dans ce schéma, les deux facteurs explicatifs sont P (la personne) et J (son intention). Quant à E, c’est à la fois l’événement à expliquer et le résultat de l’action intentionnelle A : en tant qu’il est le résultat de l’action intentionnelle A, E se trouve par là même expliqué. P + J explique à la fois A et E.

 La distinction : action basique / action dérivée

Le schéma ci-dessus met en évidence la structure la plus fondamentale de l’explication de type personnelle. Mais il met aussi en évidence la nécessité d’introduire une certaine complication dans cette théorie. Il manque un élément : pour expliquer que le livre soit ouvert, il ne suffit pas de dire que « J’ai eu l’intention de l’ouvrir », il faut ajouter que « J’ai (aussi) la capacité de l’ouvrir ». Autrement dit : pour être valide, une explication de type personnelle doit invoquer non seulement un agent rationnel et une intention de cet agent, mais également l’efficacité de cette intention.

Or, il y a deux façons pour une intention d’être efficace. Dans l’ordre de l’explication personnelle, une intention produit toujours une action : une intention suffit à expliquer une action (par définition : un agent rationnel est un agent qui agit intentionnellement !). Mais une action n’explique pas toujours suffisamment l’événement E qu’on cherche à expliquer : c’est le cas seulement si l’action et l’événement E sont en fait inséparables. On parle dans ce cas d’une action basique. (basic action). Par exemple, bouger ma main est pour moi une action basique : si je bouge ma main (= action intentionnelle A), alors ma main bouge (= événement E)... De même : si j’ouvre ce livre (= A), alors ce livre s’ouvre (= E). Mais je peux aussi agiter ma main pour faire signe à quelqu’un : dans ce cas, agiter ma main est une action basique, mais non faire signe ; faire signe n’est qu’une action dérivée (mediated action) : je peux faire signe en agitant ma main, mais je peux aussi agiter ma main sans faire signe (alors que je ne peux pas ouvrir un livre sans qu’il s’ouvre...). Il faut alors distinguer l’action basique A1 (agiter ma main) et l’action dérivée A (faire signe) : seule l’action A est en fait identique à l’événement E qu’on veut expliquer ; A et E sont tous deux une simple conséquence de A1.

Donc, une théorie satisfaisante de l’explication personnelle nécessite la distinction entre action basique (basic action) et action dérivée (mediated action) :

  1. Une action basique est quelque chose qu’un agent, simplement, fait (c’est-à-dire qu’il ne le fait pas en faisant quelque chose d’autre). Pour nous, lever le bras, ouvrir un livre, etc., sont des actions basiques. Attention ! Il y a certainement des événements intermédiaires entre notre intention de lever le bras et notre action de lever le bras (des événements dans le cerveau, les nerfs, les muscles...) : mais ces événements ne sont pas des choses que nous faisons ; donc, du point de vue de notre agir d’agent rationnel, lever le bras est bien pour nous une action basique.
  2. Par contraste, une action dérivée (mediated action) est quelque chose qu’un agent fait en faisant quelque chose d’autre. Par exemple : si je fais signe en levant le bras, alors lever le bras est une action basique et faire signe une action dérivée ; si je défonce une porte en donnant un coup de pied, la première action est dérivée, la seconde basique, etc.

Donc, l’efficacité d’une intention peut prendre deux formes différentes. Si l’on demande comment l’agent P a produit l’événement E, deux réponses sont possibles :

  1. soit : produire E est une action basique, et la capacité d’accomplir cette action fait partie des capacités de P ;
  2. soit : produire E n’est qu’une action dérivée, et dans ce cas E était la conséquence voulue d’une action basique A1 accomplie par P. E est une simple conséquence de l’action basique (et non son résultat) : c’est quelque chose qui se produit seulement si l’action basique est accomplie, mais pas seulement en vertu de cette action. Par exemple, si je brise une porte en y donnant un coup de pied, le coup de pied (action basique) a causé le bris de la porte (en vertu des lois physiques) ; si je donne mon accord en signant un document, l’action de signer (action basique) entraîne mon accord formel (en vertu de certaines conventions sociales), etc. On dit néanmoins que l’intention de l’agent explique l’événement E dans la mesure où cette conséquence (sans avoir été intégralement produite par lui) a néanmoins été prévue et voulue par lui (intended consequence).

 Synthèse de la théorie

Voici comment Swinburne synthétise cette théorie complexe de l’explication (de type) personnelle :

Pour résumer, dans l’explication de type personnelle, on explique un événement E en disant qu’il a été produit par une personne P.
Si la production de E est une action basique de P, il faut aussi citer l’intention J qu’avait P de produire E, et ajouter que produire E fait partie des choses que P est capable de faire à volonté (c’est-à-dire que cela fait partie de ses capacités X). Ce sont P, J et X qui entrent en jeu dans l’explication de E. Bien sûr, il est souvent possible d’aller plus loin, et d’expliquer comment il se fait que P a eu l’intention J (c’est-à-dire : quelle a été son intention en accomplissant l’action basique, pourquoi il a bougé sa main), ou d’expliquer comment il se fait que P ait ces capacités (quels nerfs ou muscles doivent être opérants pour que P dispose de ces capacités). Mais P, J et X suffisent pour expliquer E — que nous puissions ou non expliquer J et X.
Si la production de E est une action dérivée (mediated action), les choses sont plus compliquées. On cite P et son intention J de produire E. Mais il faut aussi préciser quelle action basique il a accomplie (par exemple A1, qui a consisté à produire un événement S en vertu de l’intention J2 et des capacités X), comment S a eu E pour conséquence (par exemple : en vertu des lois de la nature), et que P avait la croyance B que S aurait E pour conséquence. [2]

Notes

[1R. Swinburne, The Coherence of Theism, ch. 8, p. 135.

[2R. Swinburne, The Coherence of Theism, ch. 8, p. 136-137.

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