L’existence de Dieu est-elle évidente ?

lundi 26 août 2013, par theopedie

L’existence de Dieu est-elle évidente ? Cette question vient naturellement à l’esprit. Mais elle prend une signification très spéciale à notre époque, où l’influence de l’athéisme se fait sentir dans les milieux philosophiques. Chez les croyants, la foi et ce qu’elle peut provoquer d’expérience religieuse peut inviter à reconnaître au sein de sa vie l’intime présence de Dieu, et l’évidence qu’il est. Ainsi, Pascal peut s’écrier : « Voilà ce qu’est la foi : Dieu sensible au cœur ». Oui, mais dans la foi... Qu’en est-il pour les non-croyants ?

Pour les mystiques, Dieu est présent dans le désir que nous avons de lui, et nous portons inscrit au plus profond de notre âme, comme un sceau qui est le signe et la marque de son créateur. Il n’est pas nécessaire de raisonner beaucoup : l’inquiétude où nous sommes, sans cesse, sans repos possible pour notre cœur, cette inquiétude est un appel, une inspiration venue de celui qui habite en nous sans être reconnu. L’existence de Dieu paraît si bien répondre à un désir et à un besoin du cœur humain qui cherche un sens à sa vie que l’affirmation Dieu existe parait une évidence. Mais il s’agit là de la présence de Dieu dans notre volonté et dans notre coeur souhaitant pour lui le meilleur, qu’en est-il de la présence de Dieu dans notre esprit ? Contemple-t-on son existence avec autant de netteté ?

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Le soleil dans sa pleine lumière
Oui, mais qui l’a déjà « vraiment » vu ?

Pour la Bible, l’existence de Dieu reste sur terre nimbée de mystère : « Nous marchons dans la foi, et non dans la réalité vue » (2 Co 5,7) ; Dieu « habite une lumière inaccessible, lui que nul homme n’a vu ni ne peut voir » (1 Tm 6,16). Et à Moïse, il fut dit : « Nul ne peut me voir sans mourir » (Ex 33,20) Certes, saint Paul affirme aussi que les païens auraient du connaître Dieu grâce à la réflexion et que, partant, « ils sont donc inexcusables » (Rm 1,20). Mais les païens de saint Paul sont-ils les athées d’aujourd’hui ? Et saint Paul, s’il envisage clairement une négation pratique de Dieu, envisage-t-il aussi la négation de Dieu d’un point de vue intellectuel et spéculatif ? Les Pères de l’Église, saint Augustin et saint Jean Damascène, parlent d’une connaissance de Dieu donnée à l’homme sans effort. Cette connaissance serait pour ainsi dire imprimée dans l’esprit, comme le sceau de Dieu, et nous n’aurions pas à la chercher pour qu’elle nous soit donnée. Mais la pensée des Pères ne fait pas de doute : ils veulent simplement montrer à quel point nous est naturelle la proposition « Dieu existe ». Mais dire qu’elle est naturelle, ce n’est pas encore dire qu’elle soit évidente. Le langage aussi est naturel à l’homme, mais ce n’est pour autant une évidence.

La tradition antique est donc unanime pour entourer l’existence de Dieu d’une aura mystérieuse. C’est avec Descartes au XVIIe siècle, alors que commence à naître l’athéisme moderne, que l’évidence de Dieu devient affirmée :

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René Descartes
Frans Hals

Au lieu que, de cela seul que je ne puis concevoir Dieu sans existence, il s’ensuit que l’existence est inséparable de lui, et partant qu’il existe véritablement : non pas que ma pensée puisse faire que cela soit de la sorte, et qu’elle impose aux choses aucune nécessité ; mais, au contraire, parce que la nécessité de la chose même, à savoir de l’existence de Dieu, détermine ma pensée à le concevoir de cette façon. Car il n’est pas en ma liberté de concevoir un Dieu sans existence (c’est-à-dire un être souverainement parfait sans une souveraine perfection), comme il m’est libre d’imaginer un cheval sans ailes ou avec des ailes (Méditations métaphysiques, méditation V, ).

Bref, « Dieu possède toutes les perfections ; or l’existence est une perfection, donc Dieu existe ». Mais depuis, les critiques n’ont cessé de revenir sur l’affirmation de cette évidence :

Qu’est-ce que la preuve ontologique ?
(Epistheo.com — Saison 3)
Alexis Masson

  • La critique de Kant est souvent reprise comme étant définitive : le concept n’implique pas l’existence (réfutation de l’existence métaphysique). Mais cette critique est une pétition de principe. Précisément, pour les croyants, le concept de Dieu implique son existence : tel est ce qu’affirme Descartes, et avec lui toute la tradition religieuse (en Dieu, il n’y a pas de distinction réelle entre son essence et son existence).
  • Au XXe siècle, Russell a développé une autre ligne de critique : l’existence n’est pas une propriété donc on ne peut la démontrer. Mais cette thèse philosophique repose sur une conception de l’existence trop restrictive, et qui a besoin elle-même d’être prouvée.
  • La meilleure critique reste encore celle de Thomas d’Aquin (XIIIe siècle). Celui-ci a probablement comme interlocuteur fictif Anselme et voici ce qu’il répond : il concède que l’essence en Dieu implique son existence et que l’existence est une propriété. Mais sur terre, continue Thomas d’Aquin, nous n’avons pas de concept positif de Dieu : Dieu est atteint par la raison naturelle au moyen d’un concept négatif qui, partant des choses concrètes, abstrait ce qu’il y a d’imperfection en elles, pour arriver à leur créateur. Or ce concept, s’il permet d’atteindre véritable Dieu par une connaissance négative ou « apophatique », reste un concept trop faible pour prouver l’existence de son objet.

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Le soleil pendant une éclipse
Une vision négative, mais possible du soleil. Mais est-il encore là ?

Dieu et son acte d’être restent donc environnés de mystère. L’homme est en présence de Dieu, peut-être, mais comme un observateur qui ne peut pas regarder le soleil en face, alors que pourtant rien n’est plus visible. A peine a-t-on pressenti le terme à atteindre en réfléchissant sur le concept divin que la torpeur gagne l’esprit, lequel s’est perdu en cours de route dans l’obscurité d’un abstraction trop forte pour lui, et qu’on cherche alors à tâtons. « Dieu » : voilà est un concept trop pur pour la fragilité intellectuelle de l’homme, et il ne peut en forcer le mystère. La fatigue impose une détente et un repos. Au total, il semble bien que l’existence de Dieu ne soit pas évidente. Et l’athéisme contemporain en est la preuve pratique la plus incontestable (et ce, quelles qu’en soient les motivations morales, pour reprendre saint Paul).

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Il n’en reste pas moins vrai que, si l’existence de Dieu n’est pas une connaissance évidente, elle est pourtant une connaissance naturelle. Son existence est reconnue par l’intelligence, certes non pas de manière spontanée, mais pourtant avec le sentiment d’une réponse à une attente intellectuelle et à un besoin naturel de l’esprit, attente et besoin restées jusque là plus ou moins conscients. Et tout ce qui pourra alors être dit de Dieu ne fera que répondre peu à peu et toujours davantage à une aptitude fondamentale de l’esprit humain, au désir naturel de voir Dieu et à son ouverture vers l’infini.

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