L’eucharistie (messe) était-elle célébrée dans l’Église antique ?

lundi 10 novembre 2014, par theopedie

Il est certain que l’eucharistie était célébrée non seulement aux temps de l’Église apostolique, mais aussi, pour ce qui nous intéresse ici, aux temps des pères apostoliques, c’est-à-dire aux temps de ceux qui connurent les apôtres. Le témoignage le plus explicite se trouve chez saint Ignace d’Antioche :

Ils s’abstiennent de l’eucharistie et de la prière, parce qu’ils ne confessent pas que l’eucharistie est la chair de notre sauveur Jésus Christ, la chair qui a souffert pour nos péchés, la chair que le Père dans sa bonté a ressuscitée. (Lettre aux Smyriotes, VII,1)

D’autres éléments, moins explicites mais réels se trouvent déjà chez saint Clément de Rome, qui parle d’un « canon défini de la liturgie » (1 Clem 41,1). Citons encore le témoignage de Pline le Jeune, proconsul en 112. Mais le témoignage le plus ancien et le plus intéressant reste sans doute La Didachè (la Doctrine des douze apôtres) sur lequel nous nous arrêtons quelques instants.

La Didachè

La Didachè est une sorte de catéchisme abrégé, rédigé à la fin du 1er siècle ou au début du 2e siècle. Voici les chapitres relatifs à l’eucharistie :

IX Quant à l’eucharistie, faites ainsi vos actions de grâce. D’abord pour la coupe : « Nous Te rendons grâce, notre Père, pour la sainte vigne de David Ton serviteur que Tu nous a fait connaître par Jésus Ton Enfant. A Toi la gloire pour les siècles. »Pour la fraction du pain : « Nous Te rendons grâces, notre Père, pour la vie et la connaissance que Tu nous a révélés par Jésus Ton Enfant. A Toi la gloire pour les siècles.De même que ce pain rompu était dispersé sur les collines et que, rassemblé, il est devenu un (seul tout), qu’ainsi soit rassemblée ton Église des extrémités de la terre dans Ton Royaume.Car à Toi sont la gloire et la puissance par Jésus-Christ pour les siècles. »Que personne ne mange ni ne boive de votre eucharistie sinon ceux qui ont été baptisés au nom du Seigneur ; car c’est à ce sujet que le Seigneur a dit : Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens ».

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Manuscrit de la Didachè

X Après vous être rassasiés, rendez grâces ainsi : « Nous te rendons grâces, Père saint, pour ton saint Nom que tu as fait habiter dans nos cœurs et pour la connaissance et la foi et l’immortalité que tu nous as révélées par Jésus Ton Enfant. A Toi la gloire pour les siècles. C’est Toi, Maître tout puissant, qui a créé toutes choses à cause de Ton Nom, qui as donné la nourriture et le breuvage aux hommes pour qu’ils en jouissent, afin qu’ils te rendent grâces. Mais à nous tu as daigné accorder une nourriture et un breuvage spirituels et la vie éternelle par Ton Enfant. Avant toutes choses nous Te rendons grâces parce que Tu es puissant ; à Toi la gloire pour les siècles. Souviens-Toi, Seigneur, de Ton Église, pour la délivrer de tout mal et la rendre parfaite dans Ton amour et rassemble-la des quatre vents, elle que tu as sanctifiée, dans Ton royaume que Tu lui as préparé, car à Toi sont la puissance et la gloire pour les siècles.Que la grâce arrive et que ce monde passe ! Hosanna au Fils de David ! Si quelqu’un est saint, qu’il vienne ; s’il ne l’est pas, qu’il se repente. Maran atha. Amen. » [...]

XIV Chaque dimanche, vous étant assemblés, rompez le pain et rendez grâces, après vous être mutuellement confessés vos transgressions, afin que votre sacrifice soit pur. Mais que quiconque a un dissentiment avec son prochain ne se joigne pas à vous jusqu’à ce qu’ils se soient réconciliés, afin que votre sacrifice ne soit pas profané. Car voici l’(offrande) dont a parlé le Seigneur : « En tout temps et en tout lieu on me présentera une offrande pure, car je suis un grand roi, dit le Seigneur, et mon Nom est admirable parmi les nations. » (Malachie)

Chose étonnante les paroles de la consécration ne sont pas rapportées, si bien qu’il y a pu avoir des discussions sur la nature de ce repas. De ce point de vue, quelques considérations s’imposent :

  • Il est question à deux reprises d’une offrande (en grec thusia, terme pouvant être aussi traduit par sacrifice). Il ne saurait être question d’un sacrifice uniquement de prière puisque la citation de Malachie parle d’un sacrifice réel. De plus, des ministres particuliers sont désignés ailleurs dans la Didachè et le contexte est celui d’un repas sacré.
  • Le repas n’est donc pas seulement symbolique, mais aussi sacrificiel. On ne peut dès lors qu’identifier ce repas à l’eucharistie décrite par Paul dans la première lettre aux Corinthiens. De même, on pourra rapprocher cette phrase de la Didachè « Que personne ne mange ni ne boive de votre eucharistie sinon ceux qui ont été baptisés au nom du Seigneur ; car c’est à ce sujet que le Seigneur a dit : Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens » de cette autre phrase de saint Paul : 1 Corinthiens 12, 28-29. La raison de cette profanation, dit saint Paul, est la présence réelle de Jésus dans les espèces eucharistiées.
  • Une autre phrase est remarquable : « C’est Toi, Maître tout puissant, qui a créé toutes choses à cause de Ton Nom, qui as donné la nourriture et le breuvage aux hommes pour qu’ils en jouissent, afin qu’ils te rendent grâces. Mais à nous tu as daigné accorder une nourriture et un breuvage spirituels et la vie éternelle par Ton Enfant. ». A la nourriture ordinaire s’opposent le vin et le pain pris au cours de ce sacrifice et qualifiés de « nourriture et de breuvage spirituels [donnant] la vie éternelle par Jésus-Christ ».

Il n’en reste pas moins qu’il manque une identification formelle entre corps de Jésus et hostie. Plusieurs explications, plus ou moins satisfaisante, ont été proposées.

  • La Didachè est un texte catéchétique et non liturgique, passant sous silence les rubriques les plus connues
  • La Didachè est un document confié aux pasteurs, mais devant être replacé dans un ensemble plus large de documents.

Ces arguments ont ceci de commun qu’ils procèdent tous par un raisonnement ab silencio peu satisfaisant. Mais comment autrement faire le lien entre les textes si explicites de la Bible et les textes postérieurs à la Didachè ? Une autre explication consiste à se référer à la mentalité juive de l’époque et à sa conception théologique du mot (davar) lequel, doté d’une puissance divine, réalise ce qu’il signifie. Sans qu’il y ait formellement consécration, les célébrants en parlant de « nourriture et de breuvage spirituels et la vie éternelle par ton enfant » transforment ainsi le pain et le vin en « nourriture et de breuvage spirituels et en vie éternelle par ton enfant ».

Quoiqu’il en soit des paroles de la consécration, on a coutume de voir dans l’agape décrite par la Didachè une authentique eucharistie.

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