L’esprit peut-il être quelque chose de physique ?

vendredi 9 mai 2014, par Denis Cerba

En bref : Les progrès de la science rendent aujourd’hui beaucoup plus vraisemblable une théorie purement physicaliste de l’esprit. Le travail de la philosophie consiste à réfuter les préjugés qui continuent à s’opposer à ce genre de théorie.

Il peut sembler évident que l’« esprit » est une réalité non physique, une réalité « spirituelle ». Pourtant, il est tout à fait possible que l’esprit (l’esprit humain en particulier) ne soit ni plus ni moins qu’une partie du monde physique : certes une partie d’une extrême complexité, capable de performances tout à fait remarquables et que nous ne comprenons encore que très imparfaitement - mais une partie du monde physique quand même...

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Une argumentation philosophiquement décisive en faveur de la théorie matérialiste de l’esprit

Cette thèse est l’une de celles qui sont soutenues aujourd’hui en philosophie de l’esprit. C’est la thèse « matérialiste » ( sans nuance péjorative ! La conception « matérialiste » de l’esprit peut être tout aussi profonde et riche qu’une thèse « dualiste » ou « spiritualiste »). Elle est notamment brillamment soutenue par David M. Armstrong dans A Materialist Theory of the Mind (1968, 19932) [1]. Armstrong résume ainsi sa théorie : « L’esprit n’est rien d’autre que le cerveau » [2].

Nous ne développons pas ici cette théorie. Nous donnons juste une traduction de l’Introduction du livre d’Armstrong [3]. Cette introduction exprime des idées essentielles : en quoi notamment la thèse matérialiste est aujourd’hui (à cause du progrès scientifique) beaucoup plus vraisemblable qu’elle a pu l’être auparavant. À noter également le travail qu’Armstrong assigne à la philosophie : non pas nous apprendre ce qu’est l’esprit, mais réfuter les préjugés qui nous empêchent d’accepter la conclusion de la science (selon laquelle l’esprit, c’est en fait le cerveau).

Qu’est-ce qu’un être humain ? Une chose évidente à dire est que c’est une sorte d’objet matériel. Le corps d’un être humain fonctionne d’une façon plus complexe et plus curieuse que tout autre objet matériel que nous connaissions, qu’il soit naturel ou artificiel. Mais c’est un objet matériel. La question alors se pose : ‘Un être humain n’est-il rien d’autre que son corps matériel ? Est-il possible de rendre complètement compte de ce qu’est un être humain en termes purement physiques ?’
Dans le passé, il semble que l’idée de proposer de l’être humain une théorie purement physique se soit heurtée à deux objections majeures. Premièrement, l’homme apparaissait posséder une propriété qu’il partageait avec les animaux et les plantes, mais dont étaient dénués les objets matériels ordinaires : il était vivant. Pourrait-il se faire que la vie ne fût rien d’autre qu’une propriété purement physique ? Deuxièmement, l’homme apparaissait posséder une propriété qu’il partageait avec un grand nombre d’animaux, mais non avec quoi que ce soit d’autre dans le monde physique : il avait un esprit [mind]. Il percevait, sentait, pensait et avait des intentions. Pourrait-il se faire que l’activité mentale [mentality] ne fût rien d’autre qu’une propriété purement physique ?
Les progrès de la connaissance scientifique ont dans une large mesure répondu à la première objection. Il est maintenant très probable, voire certain, que la vie est un phénomène purement physico-chimique. Il n’est pas nécessaire de postuler des ’âmes végétatives‘ ou des ‘entéléchies vitales’ pour expliquer le phénomène de la vie. Mais qu’en est-il de la seconde objection ? De plus en plus de psychologues et de neurophysiologistes acceptent explicitement ou implicitement l’idée que, concernant les processus mentaux, il n’est nul besoin de postuler quoi que ce soit d’autre que des processus purement physiques qui se produisent dans notre système nerveux central. Si l’on considère que le mot ’esprit‘ [mind] signifie ‘ce dans quoi se produisent des processus mentaux’ ou bien ’ce qui possède des états mentaux‘, alors cette théorie peut s’exprimer de façon concise et à peu près exacte de la façon suivante : l’esprit [mind] n’est rien d’autre que le cerveau. S’il est vrai que le progrès scientifique soutienne cette conception, il semble bien que l’homme ne soit rien d’autre qu’un objet matériel qui ne possède que des propriétés physiques.
La plupart des philosophes, néanmoins, considèrent qu’il existe des raisons conclusives de rejeter pareille théorie physicaliste de l’esprit. C’est précisément ce qui m’a amené à écrire ce livre. C’est un livre écrit par un philosophe, et qui s’adresse principalement aux philosophes. Son objet est de montrer qu’il n’y a aucune bonne raison philosophique de repousser l’idée que les processus mentaux soient des processus purement physiques se produisant dans le système nerveux central, et, par conséquent, qu’il n’y a aucune bonne raison philosophique de refuser l’idée que l’homme ne soit rien d’autre qu’un objet matériel.
Le présent livre n’a pas pour objet de prouver la vérité de cette thèse physicaliste concernant l’esprit [mind]. Si une preuve doit en être présentée, elle ne peut venir que de la science : en particulier de la neurophysiologie. Tout ce qu’il s’efforce de montrer, c’est qu’il n’est aucune raison philosophique ou logique valable de rejeter l’identification de l’esprit [mind] et du cerveau. À l’instar de John Locke, je regarde mon entreprise comme essentiellement négative. Je ne suis qu’un collaborateur de deuxième catégorie, qui dégage les détritus obstruant le chemin qu’emprunte — à ce qu’il me semble — le progrès scientifique.
Pour cette raison, l’importance que présente ce travail pour la psychologie — s’il se trouve en avoir une — est principalement indirecte. Pour varier la métaphore lockéenne, ce que j’essaie de faire, c’est de protéger les psychologues qui explicitement ou implicitement identifient l’esprit [mind] et le cerveau, des attaques incessantes qu’ils doivent subir sur leur flanc (attaques que, peut-être, certains d’entre eux ne prennent de toute façon guère au sérieux). S’il est quoi que ce soit que je dise qui puisse aider les psychologues à surmonter les problèmes logiques qui grèvent la théorisation de nos concepts mentaux ordinaires, j’en serai heureux ; mais il ne pourra s’agir que d’un bonus intellectuel qui viendra s’ajouter à ce que je pense être l’importance toute spéciale que ce travail présente pour la psychologie.
Les cinq premiers chapitres procèdent à l’examen et à la critique de ce que je considère comme les principales alternatives à la théorie de l’identification esprit/cerveau. Les difficultés qui grèvent ces théories alternatives constituent, à mon sens, une raison tout à fait déterminante de penser que la théorie que je propose est sur la bonne voie. Néanmoins, il se trouvera sans doute des lecteurs pour souhaiter omettre ces chapitres, dans un livre déjà fort long. Bien que, dans le cours ultérieur de mes propos, il soit fait parfois référence à ces chapitres initiaux, je pense qu’un lecteur ne devrait pas se heurter à de grandes difficultés, s’il décide de commencer par le chapitre 6.
Il me faut aussi signaler le caractère provisoire de certaines des choses que je dis dans les cinq premiers chapitres. Ceci est dû au fait que, s’il se trouve que la théorie esquissée dans le chapitre 6 est correcte, alors certaines théories anciennes et certains arguments anciens concernant l’esprit [mind] et le corps apparaissent dans une lumière nouvelle. (David M. Armstrong, A Materialist Theory of the Mind, Revised edition, Routledge, 1993, Introduction, p. 1-2 [traduction : D. Cerba, op])

Notes

[1David M. Armstrong, A Materialist Theory of the Mind, Revised edition, Routledge, 1993.

[2Op. cit., p. 1.

[3Op. cit., p. 1-2.

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