L’épiclèse est-elle nécessaire à la validité de la consécration ?

dimanche 30 novembre 2014, par theopedie

En bref, que ce soit dans la tradition occidentale ou dans la tradition orientale (cf. saint Chrysostome), tous s’accordent à reconnaître aux seules paroles de consécration la puissance opératoire (pour le cas, particulier de l’anaphore de Mari, on reconnaît que les paroles sont disséminées pendant la prière, l’intention claire de sacrifier en continuité avec le récit évangélique suppléant à la formule ad litteram). L’épiclèse – à savoir, l’invocation de l’Esprit Saint sur les oblats - n’est donc pas une condition de validité.

Le grand docteur de l’Église grecque, Chrysostome, l’affirme clairement : le prêtre parle in persona Christi et c’est en redisant les paroles du Christ qu’il consacre :

Les paroles que Dieu prononça alors sont les mêmes que celles que le prêtre prononce encore maintenant ; l’oblation est donc la même (In 2 Tim, hom. 2,4).

 Origine de la querelle

Pour autant, Chrysostome pratiquait l’épiclèse et attribuait la transformation de l’offrande à la vertu invisible de l’Esprit Saint. Il y avait ainsi un équilibre entre paroles consécratoires et épiclèse. Cet équilibre fut rompu inconsciemment par saint Jean Damascène : à cause d’une évolution du langage qu’il ne perçut pas et afin de rester fidèle à la tradition, c’est à la seule épiclèse qu’il voulut attribuer la puissance consécratoire.

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L’épiclèse sur le pain et le vin
Rite ordinaire précédant la consécration

Le langage théologique VIII avait en effet évolué, opposant désormais au VIIIe siècle « tupos » et « antitupos ». A cause de ceci, le docteur oriental affirme que, dans le texte eucharistique de Chrysostome pourtant écrit avant cette évolution de langage, les paroles consécratoires sont comme la semence et qu’il convient d’ajouter quelque chose à la semence – l’épiclèse – pour consacrer le pain et le vin. Au concile de Florence, les orthodoxes revinrent à la position de saint Jean Chrysostome (cf. Le décret aux arméniens). Malheureusement, les querelles entre latins et grecs envenimèrent la discussion et les latins durcirent leur position, poussés en cela par une certaine raideur scolastique par trop étrangère à l’esprit de la liturgie.

 Conclusion

Laissons de côté ces querelles malheureuses et contentons-nous de quelques remarques :

  • Les paroles du Christ récitées ne sont pas seulement « mentionnées », mais sont aussi « utilisées » dans un sens pratique actuel par le prêtre. Ainsi, le déictique « Ceci » ne réfère pas seulement aux oblats que le Christ a tenus dans sa main, mais aussi aux oblats que le prêtre tient dans ces mots. Dire le contraire reviendrait à dire que le Christ n’a pas correctement institué l’eucharistie, laissant dans la formule pourtant claire une ambiguïté demandant à être levée. Ce serait aussi faire fi de l’intention du ministre qui détermine la référence du déictique « Ceci ». Or, si les paroles consécratoires sont utilisées dans un sens actuel, elles ont pour but de consacrer les oblats.
  • Nier à l’épiclèse un vertu consécratoire n’est pas pour autant la rendre inutile et superflue. Elle permet en effet d’expliciter le rôle de l’Esprit Saint dans la consécration et d’approfondir la prière eucharistique. C’est pour nous que cette explicitation est nécessaire pour nous, non pour Dieu. On pourra donc distinguer à un plan théologique l’efficacité des paroles consécratoire et à un plan liturgique l’explicitation du mystère accompli in instanti.
  • Un autre rôle est parfois encore assigné à l’épiclèse : celui d’expliciter l’intention du ministre, laquelle est une condition de validité de la consécration. Certes, seule est requise une intention interne ordinairement contenue dans les paroles de la consécration, mais il convient de pouvoir la manifester avec évidence.
  • Dans le Canon Romain, l’épiclèse suit la consécration : en invoquant l’ange de Dieu qui apporte le sacrifice à l’autel divin, le texte sous-entend l’Esprit Saint. Toutes les prières eucharistiques actuelles contiennent donc une épiclèse.

4 Messages

  • 1° Au début de votre article, vous affirmez :« tous s’accordent à reconnaître aux seules paroles de consécration la puissance opératoire. » Or vous savez sans doute que la très ancienne anaphore d’Addaï et Mari , avec l’épiclèse, ne comporte pas les paroles du Christ à la Cène. Cette anaphore est utilisée depuis les premiers siècles et l’est encore actuellement par l’Église de l’Orient - entendez l’Église assyrienne -. Elle a été reconnue comme valide par les Cardinaux Kasper et Ratzinger, respectivement responsable des congrégations romaines pour l’unité et pour la foi.

    2° De plus, quel est l’intérêt de cette question de savoir quand a lieu la consécration des oblats, alors que c’est toute la liturgie qui est consécratoire à la fois des oblats et de l’assemblée qu’elle mène ainsi à la communion ?

    3° Enfin, en théologie orientale, TOUS les sacrements comportent une épiclèse, car c’est l’Esprit « AUTRE Paraclet » qui agit aujourd’hui dans l’Église.

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      1. Merci de signaler l’oubli de ce cas particulier très intéressant. Nous y avons remédié dans le corps de l’article, et ferons peut être un article plus développé sur la question. Notamment, après relecture, la conclusion du conseil pontifical relative à cette anaphore corrobore notre propos (à moins que ce ne soit l’inverse). En particulier, on y lit : « Sachant que l’Eglise catholique considère les paroles de l’Institution eucharistique comme partie intégrante et donc indispensable de l’anaphore ou prière eucharistique »
      2. l’intérêt de cet article, outre le plaisir de cultiver un certain amour de la théologie liturgique, est de répondre à une querelle byzantine. Enfin, pour répondre à votre propos, il faut distinguer consécratoire au sens large et consécratoire au sens restreint, de même qu’il faut distinguer entre sacramental et sacrement, entre ex opere operantis et ex opere operato, bref, entre liturgie au sens large et liturgie instituée par le Christ. Ou pour le dire autrement, toute la liturgie est consécratoire, mais elle n’est pas uniforme. Il y a un « sommet consécratoire », et ce sommet a été institué par le Christ, avec une puissance et une formule héritées de lui.
      3. Je concède, sans pour autant que cela soit une condition de validité.

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  • Je faisais allusion à un texte du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens en date du 20/07/2001 intitulé « Orientations pour l’admission à l’Eucharistie entre l’Eglise chaldéenne et l’Eglise assyrienne d’Orient »
    Par contre je ne sais à quel texte votre réponse fait allusion « Conseil pontifical » : lequel, à quelle date ? Merci de m’éclairer. P.H.

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