6. « L’argument du doute » en faveur du dualisme de substance

vendredi 8 août 2014, par Denis Cerba

En bref : L’« argument du doute » en faveur du dualisme de substance invoque le fait que nous puissions douter de l’existence de notre corps, alors que nous ne pourrions douter de notre propre existence, pour en conclure que « nous ne sommes pas notre corps ». Cet argument est en fait sans doute non-conclusif.

« L’argument du doute » en faveur d’un dualisme de substance entre le corps et l’esprit remonte à Descartes (1596-1650).

Il se présente schématiquement comme suit :

L’argument du doute cartésien :
  1. Je puis douter que j’aie un corps.
  2. Je ne puis douter que j’existe.
  3. Donc : je ne suis pas mon corps.
  4. Donc : je suis mon âme.
  5. Donc : mon âme n’est pas mon corps.

L’argument tire sa force des deux prémisses initiales : si je puis douter que j’aie un corps (1) sans pouvoir néanmoins douter que j’existe (2), alors je suis quelque chose d’autre que mon corps. Il est facile ensuite de conclure à un dualisme de substance corps/esprit.

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R. Descartes (1596-1650)

Il y a deux questions essentielles à se poser sur cet argument :

  1. Comment Descartes établit-il ses deux prémisses cruciales ?
  2. L’argument est-il vraiment aussi conclusif qu’il en a l’air ?

 Douter de son corps sans douter de soi ?

Descartes ne soutient pas que nous n’avons pas de corps ! Ce qu’il soutient, c’est que nous pouvons douter que nous en ayons un. En revanche, continue-t-il, je ne puis douter que j’existe.

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La force du doute...

Le doute s’applique donc très différemment à ces deux choses : mon corps d’un côté, mon existence de l’autre. Pour Descartes, cela prouve que ces deux choses sont distinctes (que je ne suis pas mon corps). Avant de nous demander si cet argument est réellement conclusif, voyons d’abord comment Descartes établit la possibilité du doute dans un cas et son impossibilité dans l’autre.

Pour Descartes, je puis douter que j’aie un corps pour deux raisons :

  1. L’argument du rêve. Il nous est tous arrivé de rêver que nous étions en train de faire telle ou telle chose, de nous en souvenir à notre réveil et de reconnaître que notre rêve n’était que pure illusion... Mais au moment où nous rêvions, ce que nous rêvions nous semblait parfaitement réel ! Dans ces conditions : comment pouvons-nous être sûr que ce qui nous semble maintenant parfaitement réel l’est effectivement ? Peut-être sommes-nous en train de rêver ? Comment savoir ? Ces considérations permettent à Descartes de dire : « Certes, je pense avoir un corps, mais peut-être n’est-ce qu’un rêve ? ». Il est donc possible pour moi de douter que j’aie un corps.
  2. L’argument du Malin Génie. Descartes ne croyait évidemment pas à l’existence d’un Malin Génie ! Néanmoins, ce qui est important, c’est qu’il est parfaitement possible qu’un Malin Génie existe : un être très puissant, qui aurait la capacité de contrôler ma pensée et de me faire croire une quantité de choses en fait totalement fausses. Une fois cette possibilité admise, il devient possible que je croie avoir un corps alors que c’est faux...

Ces deux arguments, à eux seuls, semblent « tirés par les cheveux » : « Oui ! Il m’est possible de douter que j’aie un corps... Et alors ? Il reste que pour une quantité d’autres raisons, il est plutôt certain que j’aie un corps... Et en quoi cela montre-t-il que mon âme est distincte de mon corps ? »

Le génie de Descartes réside dans la remarque suivante : si extravagant soit-il de penser que je n’aie pas de corps, il reste qu’il est possible de le penser pour certaines raisons, alors que même ces raisons ne me permettent pas de penser que je n’existe pas ! Ce qui importe, c’est cette dissymétrie frappante entre mon corps et moi concernant la simple possibilité d’en douter.

D’où l’importance de la deuxième prémisse de l’argument du doute cartésien : « Je ne puis douter que j’existe. » C’est-à-dire : « Même les arguments extravagants qui peuvent me faire douter que j’aie un corps ne peuvent absolument pas me faire douter que j’existe. » En effet :

  1. L’argument du rêve est impuissant à me faire douter que j’existe : même si je ne fais que rêver que j’existe — alors j’existe ! puisque pour rêver, il faut exister...
  2. L’argument du Malin Génie est impuissant à me faire douter que j’existe : même si un Malin Génie me trompe en me faisant croire que j’existe — alors j’existe ! puisque pour me tromper, il faut que j’existe...

Conclusion de Descartes : il y a une différence radicale entre moi et mon corps concernant la pure et simple possibilité de douter de leur existence respective. Donc : je suis autre chose que mon corps.

 Un argument non concluant !

L’argument du doute cartésien est habile et séduisant — mais en fait il n’est pas concluant ! On peut le montrer de la façon suivante.

On peut remarquer qu’en fait l’argument du doute est une forme d’argument des propriétés. L’« argument des propriétés » repose sur le Principe de l’Indiscernabilité des Identiques : deux choses identiques ont nécessairement exactement les mêmes propriétés — donc inversement, deux choses qui n’ont pas exactement les mêmes propriétés ne peuvent être identiques. Par exemple : si ma voiture est rouge et que celle que je vois ne l’est pas, alors ce n’est pas ma voiture !

Exemple d’« argument des propriétés » concluant :
  1. Ma voiture est rouge.
  2. Cette voiture n’est pas rouge.
  3. Donc : cette voiture n’est pas la mienne.

Il peut sembler que l’argument du doute fonctionne exactement de la même façon : à la place de la propriété « être rouge », on a la propriété « dont l’existence peut être mise en doute » (ou : « être dubitable »).

L’« argument du doute » sous la forme d’un « argument des propriétés » :
  1. Mon corps est dubitable.
  2. Je ne suis pas dubitable.
  3. Donc : je ne suis pas mon corps.

Mais en fait cet argument n’est pas valide. On s’en aperçoit si on le compare à l’argument suivant :

Exemple de pseudo-« argument des propriétés » :
  1. Je pense que ma voiture est rouge.
  2. Je pense que cette voiture n’est pas rouge.
  3. Donc : cette voiture n’est pas la mienne.

Équivalent à :

  1. Ma voiture est crue par moi être rouge.
  2. Cette voiture est non crue par moi être rouge.
  3. Donc : cette voiture n’est pas la mienne.

Cet argument est manifestement invalide : la vérité des propositions (1) et (2) n’implique nullement la vérité de la proposition (3). Je peux très bien penser que ma voiture est rouge, penser que celle-ci ne l’est pas — et en être néanmoins le propriétaire ! Par exemple : si j’ai gagné une voiture bleue, mais que je pense (par erreur) que j’ai gagné une voiture rouge...

Or, « l’argument du doute » est du même type que ce pseudo-« argument des propriétés » : il utilise un même type de « propriété », qui renvoie en fait à un certain acte mental (comme « croire », « penser », « douter », etc.). Dans le cas de l’argument de la voiture, la propriété utilisée est le fait que je croie que la voiture est rouge ; dans le cas de l’argument du doute, c’est le fait que je doute de l’existence de quelque chose. Or, un argument qui utilise ce genre de propriété « ne marche pas ». Si l’on en n’est pas convaincu dans le cas du doute, il suffit de comparer l’argument de Descartes à cet argument similaire (manifestement invalide !) :

Un exemple d’« argument du doute » manifestement invalide :
  1. Je puis douter être l’auteur de cet article.
  2. Je ne puis douter que j’existe.
  3. Donc : je ne suis pas l’auteur de cet article !

On peut dire plus généralement : le Principe de l’Indiscernabilité des Identiques n’est pas valable quand il concerne des propriétés « mentales » (= qui consistent dans un certain état, ou acte, mental d’un esprit à propos d’une chose) : ce n’est pas parce que deux choses ne sont pas objets d’actes mentaux identiques qu’elles ne sont pas identiques !

On peut dire également : une propriété « mentale » n’est pas une véritable propriété d’une chose. Elle y ressemble, car on peut la formuler d’une façon qui ressemble à la formulation d’une vraie propriété : la propriété « être rouge » ressemble à la propriété « être cru rouge »... Mais cette dernière n’est pas une propriété intrinsèque d’une chose. Il semble que sur ce point Descartes ait fait une confusion : il a pensé — à tort — que le fait pour une chose d’être, ou non, objet possible de doute constituait une véritable propriété intrinsèque de cette chose.

 Conclusion sur l’argument du doute cartésien

Pour les raisons que nous venons d’indiquer, nous concluons que l’argument du doute en faveur du dualisme de substance est non-conclusif : le fait que nous puissions à la limite douter de l’existence de notre corps, mais que nous ne puissions douter de notre propre existence, ne constitue pas une raison suffisante de penser que nous ne sommes pas notre corps.

5 Messages

  • Il est vrai que l’argument cartésien selon lequel nous pouvons douter que notre corps existe est un peu trop didactique, mais il y a une meilleure raison de penser que notre âme n’appartient pas à notre corps, c’est celle qui nous est donnée par l’espace et le temps : notre corps reste toujours là où il se trouve, et toujours à l’instant présent, alors que notre pensée peut voyager dans le passé et le futur, ou même dans des espaces virtuels (comme dans le rêve). Ce qui nous fait penser, à juste titre, qu’elle se situe au-delà de l’espace et du temps, et donc qu’elle est immatérielle.
    Quant aux souvenirs, mêmes si, au départ, ils nous sont donnés au présent par la perception (pour ce qui a retenu notre attention), quand nous les rappelons, ils ne sont plus au présent mais au passé.

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  • Je ne suis pas contre. Je vous signalais seulement que votre réponse n’était pas en soi évidente.

    Premièrement, parce que vous faites allusion aux ordinateurs. Nous ne sommes pas sûrs que la pensée puisse se réduire à un calcul !

    Par ailleurs, le dualisme (de différentes couleurs) est encore défendu par plusieurs auteurs pour expliquer la pensée.

    Et en dernier moment, le matérialisme a encore d’autres questions à résoudre, par exemple, pour m’en tenir à votre texte : « les états de conscience sont des propriétés non-physiques de notre corps physique, mais non les manifestations d’une substance non-physique en nous ». Mais, qu’est-ce que sont ces états de conscience qui sont des propriétés non-physiques ?

    Merci

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