4. « L’argument de la raison » en faveur du dualisme de substance

samedi 2 août 2014, par Denis Cerba

En bref : « L’argument de la raison » soutient qu’aucune entité simplement physique ne saurait raisonner. Cet argument est néanmoins plus contestable qu’il y paraît.

L’« argument de la raison » est très similaire à l’argument du langage ; il est comme lui l’une des formes que prend l’argument des propriétés en faveur du dualisme de substance.

L’« argument des propriétés » consiste à dire que si l’esprit a certaines propriétés qu’aucun objet physique ne peut posséder, alors l’esprit ne peut être un objet physique. L’« argument de la raison » renvoie à la propriété : « pouvoir raisonner ». Il se formule donc ainsi :

L’argument de la raison :
  1. Un esprit peut raisonner.
  2. Aucun objet physique ne peut raisonner.
  3. Donc : l’esprit n’est pas un objet physique.

Comme dans le cas de l’« argument du langage », la prémisse cruciale dans cet argument est la seconde : « Aucun objet physique ne peut raisonner ». Si l’on a des raisons de douter de la vérité de cette affirmation, l’argument en devient d’autant moins concluant.

 La raison est-elle mécanisable ?

Une machine pourrait-elle raisonner ? Cela semblait impossible à Descartes, principalement à cause du caractère universel et multiforme de la raison : la raison nous permet de raisonner à propos de « tout et n’importe quoi », à propos d’une extrême multiplicité de choses et de circonstances. Nous raisonnons quand nous voulons planter un clou, quand nous réfléchissons au meilleur itinéraire pour aller quelque part, quand nous nous demandons pour qui voter, quand nous faisons de l’histoire, de l’algèbre, de la physique, etc., etc. Il semblait impossible à Descartes qu’une machine fût assez complexe pour faire tout cela. Certes, on peut aisément imaginer un mécanisme conçu pour répondre à un type de circonstances déterminé (par exemple : une machine qui saurait répondre au comportement des chiens, ou faire le café au bon moment, etc., etc.) ; mais une machine qui saurait raisonner à propos de tout ce dont on peut raisonner ne devrait-elle pas comporter un nombre effrayant de mécanismes ?!

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Un méga-ordinateur

On voit que les progrès de la technologie moderne, et notamment de la technologie informatique, ont largement affaibli cet argument. Nous mettons aujourd’hui au point des machines que Descartes ne pouvait imaginer... Certes, même les plus puissants ordinateurs sont encore très loin de rivaliser avec la multiplicité et la complexité des tâches et des raisonnements que nous effectuons — mais il existe une hypothèse séduisante qui explique cela sans pour autant exclure l’idée que la raison soit en principe mécanisable : c’est que toutes ces choses sont accomplies par notre cerveau, est que celui-ci est une entité physique, donc une machine, une machine certes incroyablement plus complexe que toutes celles que nous sommes pour le moment capables de construire — mais une machine quand même ! Donc, le fait que nous soyons pas encore capables de concevoir des machines aussi performantes que le cerveau humain ne permet absolument pas de conclure que la raison ne soit pas mécanique (et mécanisable), ce qui est pourtant ce qu’assume la seconde prémisse de « l’argument de la raison ».

 Le cas du raisonnement mathématique

Une objection nous vient peut-être à l’esprit. Prenons le cas d’un type de raisonnement précis : le raisonnement mathématique. C’est le type de raisonnement apparemment le plus aisément mécanisable : n’importe quelle calculette de poche effectue des raisonnements mathématiques, au sens où elle applique des règles mathématiques (telles celles de l’addition, de la soustraction, de la multiplication, etc.) à des nombres.

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Le mathématicien français Cédric Villani, lauréat 2010 de la médaille Fields

Mais pourtant, même dans ce cas du raisonnement mathématique, n’y a-t-il pas quelque chose qui échappe à toute mécanisation possible ? Qu’en est-il de l’inventivité mathématique ? Une machine pourrait-elle découvrir de nouvelles vérités ou méthodes mathématiques, comme l’ont fait les grands mathématiciens de l’histoire (Descartes, par exemple !) ?

Cette objection est pertinente, mais il n’est pas sûr qu’elle soit conclusive. On peut répondre deux choses :

  1. Certaines sortes de découvertes mathématiques peuvent maintenant être accomplies par des ordinateurs : les ordinateurs peuvent dériver de nouvelles vérités mathématiques (des théorèmes) à partir de vérités mathématiques établies (des axiomes).
  2. Plus généralement : connaissons-nous suffisamment la nature et les processus à l’œuvre dans ce que nous appelons « l’inventivité mathématique » pour nous permettre d’affirmer qu’elle n’est en aucun cas mécanisable ? Ce qui nous apparaît comme une « intuition » est peut-être en réalité le résultat d’une quantité de micro-opérations dont nous n’avons pas conscience et dont chacune est mécanisable ? Ce qui nous apparaît comme une « découverte sortie de rien » n’est peut-être en fait qu’une dérivation jusque-là non encore accomplie ? En ce sens, les ordinateurs se montreront peut-être un jour plus capables d’achever les mathématiques que ne l’est le cerveau humain...

 Conclusion

Sans qu’on puisse arriver à une conclusion définitive, on peut dire néanmoins que l’affirmation selon laquelle Le raisonnement, dans toute sa complexité et « inventivité », est principiellement non mécanisable est loin d’être assurée. Dans cette mesure, « l’argument de la raison » en faveur du dualisme de substance est lui-même loin d’être purement et simplement conclusif.

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