5. « L’argument de la conscience » en faveur du dualisme de substance

mardi 5 août 2014, par Denis Cerba

En bref : « L’argument de la conscience » en faveur du dualisme de substance repose sur l’idée qu’aucun objet physique ne saurait être doué de conscience. Cet argument fait aujourd’hui l’objet d’un débat très vif en philosophie contemporaine.

L’« argument de la conscience » est, avec l’argument du langage et l’argument de la raison, la troisième forme que prend l’argument des propriétés en faveur du dualisme de substance.

L’« argument des propriétés » consiste à dire que si l’esprit a certaines propriétés qu’aucun objet physique ne peut posséder, alors l’esprit ne peut être un objet physique. L’« argument de la conscience » renvoie à la propriété : « pouvoir être conscient ». Il se formule donc ainsi :

L’argument de la conscience :
  1. Un esprit peut être conscient.
  2. Aucun objet physique ne peut être conscient.
  3. Donc : l’esprit n’est pas un objet physique.

Comme dans tout argument à partir des propriétés, c’est la deuxième prémisse qui est cruciale : a-t-on raison de soutenir qu’« aucune entité physique ne peut être consciente » ? Et d’abord : que veut dire être « conscient » ?

 Qu’est-ce qu’être « conscient » ?

La notion de « conscience » est au centre de la philosophie de l’esprit au moins depuis Descartes (1596-1650). C’est Descartes qui a attiré l’attention sur le fait que l’une des principales caractéristiques de l’esprit, c’est de pouvoir être conscient, d’avoir des expériences conscientes : Descartes disait que l’esprit « pense » (l’esprit est une « chose qui pense », une res cogitans), mais cela signifie ce que nous appelons aujourd’hui plutôt l’activité consciente (en anglais : consciousness, ou awareness).

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Une représentation de l’activité consciente datant de l’époque de Descartes (17e s.)

Ce que c’est qu’être conscient, avoir une activité consciente, c’est quelque chose que chacun de nous connaît bien (qu’on expérimente continuellement), mais qu’il est pourtant quasiment impossible de définir. L’activité consciente, c’est tout simplement toutes ces choses qui se passent en nous, « dans notre tête », dans la mesure où nous en sommes chacun subjectivement conscients : réfléchir, avoir mal, désirer quelque chose, entendre un son, voir quelque chose, comprendre quelque chose, avoir soif, sentir une odeur, être malheureux, ne penser à rien, décider quelque chose, etc., etc., etc. L’activité consciente est donc en nous prodigieusement diverse, et elle est aussi éminemment subjective : moi seul expérimente ce qui se passe dans ma conscience. J’imagine qu’il se passe des choses similaires dans la conscience des autres êtres humains (qu’une rose « sent » la même chose pour tout être humain, que « ça fait la même chose » d’être malheureux, etc.), mais à la limite je n’en sais rien ! En tout cas, je n’expérimente jamais le contenu de la conscience de quelqu’un d’autre, comme j’ai au contraire continuellement l’expérience du contenu de ma conscience.

C’est ce phénomène à la fois simple, fondamental et énigmatique, qui est au centre de « l’argument de la conscience ».

 Une entité physique peut-elle être consciente ?

Le phénomène de la conscience est au cœur d’un débat très nourri dans la philosophie contemporaine, sur la question de savoir si ce phénomène implique ou non un dualisme de substance entre le corps et l’esprit (ou peut-être un dualisme plus faible : un simple dualisme de propriété).

Schématiquement, il y a trois types de positionnement qui entrent en jeu dans ce débat :

  1. On peut tenir pour évident qu’« aucune entité physique ne peut être consciente », et que donc il y a dualisme de substance, en l’homme, entre le corps et l’esprit. Le problème est que cette position se fonde sur une simple intuition, et équivaut par conséquent à une simple « pétition de principe » : on pose en principe qu’un objet physique ne peut être conscient, mais cela équivaut à poser en principe qu’un objet physique ne peut être un esprit — alors qu’on cherche au contraire, par l’argument des propriétés, à montrer que l’esprit est distinct du corps... C’est un défaut assez courant chez les dualistes. Pour justifier philosophiquement une position dualiste, il faut faire l’effort de laisser de côté le caractère (soi-disant) « évident » de la dualité corps/esprit ! On peut ajouter qu’il n’est pas si « évident » que ça que l’argument de la conscience implique le dualisme de substance, puisqu’on peut soutenir que la conscience est une propriété du corps physique : c’est précisément ce que dit le dualisme de propriété !
  2. Une position plus élaborée est celle de la « théorie de l’identité » (principal représentant : D. Armstrong). Armstrong soutient que nous avons aujourd’hui des raisons déterminantes de penser que l’esprit est en fait identique au cerveau — donc à une entité physique. C’est à partir de là qu’il répond à l’objection dualiste : qu’y a-t-il réellement dans le phénomène de la conscience qui interdise qu’on le ramène à un phénomène physique ?
  3. Une troisième étape consiste dans la réponse aux arguments réductionnistes (= qui soutiennent que le phénomène de la conscience est en fait réductible à un phénomène physique). D. Chalmers est aujourd’hui le principal représentant de cette position : il soutient que toutes les tentatives pour expliquer le phénomène de la conscience en termes purement physiques ont échoué.

 Conclusion

Le phénomène de la conscience est aujourd’hui au centre d’un débat passionnant en philosophie de l’esprit : la conscience est-elle réductible à un phénomène physique, ou plaide-t-elle en faveur d’une forme ou une autre de dualisme ? Il est juste de dire qu’à l’heure actuelle, ce débat n’est pas clos...

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