L’argument cosmologique suppose-t-il l’impossibilité d’une régression à l’infini ?

samedi 14 septembre 2013, par theopedie

En bref : Non : à la différence de l’argument du Kalam, l’argument cosmologique ne présuppose pas l’impossibilité d’une régression à l’infini et est donc plus robuste que l’argument du Kalam.

À la différence de l’argument du Kalam, l’argument cosmologique ne présuppose pas l’impossibilité d’une régression à l’infini. Autrement dit, tandis que dans le Kalam, il est crucial que l’on ne puisse remonter à l’infini dans les causes (il faut ainsi postuler l’existence d’une première cause), dans l’argument cosmologique, le monde peut contenir une série temporelle infinie d’effets :

PNG - 9.9 ko
L’argument du Kalam
La série est bornée donc finie et le premier moteur appartient à cette série.


PNG - 16.9 ko
L’argument cosmologique
La série des effets peut être infinie, Dieu appartient à une autre catégorie de réalité et la causalité est immédiate et plus profonde que la causalité physique

C’est Leibniz qui fut le premier à réaliser que l’argument cosmologique ne supposait en rien l’impossibilité des régressions infinies. En effet, quand bien même il y aurait une régression causale infinie dans un ensemble des faits contingents, l’ensemble lui-même doit avoir une cause exogène, donc nécessaire.

It’s not that in the backward search we’ll reach a first state of the world, with no earlier one to explain it. So far as that is concerned·, you are welcome to imagine that the world has always existed. But you are assuming only a succession of states, and no reason for the world can be found in any one of them (or in any set of them, however large) ; so obviously the reason for the world must be found elsewhere. (sur l’origine ultime des choses. Désolé le texte original n’était pas disponible...)

Ceci peut être compris de deux manières :

  • soit par une principe de composition méréologique ;
  • soit par un principe métaphysique.

 Interprétation méréologique

L’interprétation méréologique consiste à dire que l’on peut considérer l’ensemble de tous les faits contingents. Cet ensemble peut être infini, il n’en définit par moins un fait unique, que l’on appellera l’univers (de la même manière, l’ensemble des nombres réels peut être infini, il n’en constitue pas moins un ensemble). L’argument cosmologique peut donc porter sur l’univers entier, pris comme un ensemble possiblement infini de faits contingents.

Nous reprenons ici Koons et son axiome 2 de composition méréologique pour justifier la possibilité d’agréger en un seul fait (l’univers) des faits contingents infinis :

[L’Axiome 2 stipule que] tout ensemble non vide de faits peut être agrégé en un seul fait. Cet axiome correspond à la négation pré-moderne de la régression à l’infini, car il revient à nier qu’un tel ensemble soit ce que Cantor appelle une totalité « absolue » ou impropre (comme l’ensemble de tous les ensembles, ou l’ensemble des nombres ordinaux).

Il y a peu ou pas de raison de penser qu’il y ait quelque chose d’impropre dans l’ensemble de tous les faits entièrement contingents. Nous ne parlons ici que des faits ontologiquement fondamentaux, non des vérités mathématiques ou sémantiques qui leurs surviennent. Nous agrégeons seulement des faits particuliers concrets entre eux, et, ce faisant, nous ne sommes pas en train d’enclencher le principe circulaire et vicieux de Russell. Il n’y a aucune raison de postuler un quelconque fait impliquant ou présupposant d’une certaine façon l’ensemble des faits ou de tous les faits contingents.

 Interprétation métaphysique

Le principe de composition permet de porter la question au niveau de l’univers lui-même. Il a ici une fonction pédagogique : permettre de mieux cerner la radicalité de la question posée par l’argument cosmologique et en apprécier l’importance métaphysique.

Pour mieux cerner cette question, nous la distinguons d’une autre question qui lui est proche :

  1. Pourquoi telle chose existe ?
  2. Pourquoi telle chose existe ainsi ?

Dans la première question, ce que l’on cherche à expliquer c’est l’existence même d’une chose et non sa manière d’être. Une cause physique peut bien expliquer les particularités concrètes de son existence physique et répondre à la deuxième question, elle ne peut pas expliquer d’où vient l’existence de cette chose et répondre à la première question. La science part du principe que tout se transforme et que rien ne se créé et qu’une existence n’est jamais totalement nouvelle : alors d’où vient l’existence ? Telle chose existe mais aurait pu ne pas exister. Qu’est-ce qui explique et qui cause cette possibilité ?

Parce que la recherche des causes physiques n’apportent strictement aucun élément de réponse à cette question, que l’on peut remonter à l’infini dans ces causes, voire considérer l’univers lui-même dans sa globalité, la réponse doit se situer sur un autre ordre : on dit alors qu’il y a une dépendance existentielle immédiate entre les choses historiques et une réalité éternelle qui est la source même de l’existence.

Répondre à cet article