L’argument cosmologique présuppose-t-il l’argument ontologique ?

jeudi 12 septembre 2013, par theopedie

En bref : Kant est connu pour avoir démontré la non-validité de l’argument ontologique et pour avoir tenté de réduire l’argument cosmologique à n’être qu’une version déguisée de l’argument ontologique. Si ce reproche était fondé, l’argument cosmologique serait faux. Mais sur ce point comme sur beaucoup d’autres, Kant a tort. Ces deux arguments sont en effet disjoints : l’un utilise la nécessité au sens logique (argument ontologique) et l’autre la nécessité au sens métaphysique (argument cosmologique).

Malgré l’autorité de Kant, lequel affirme une identité entre les deux arguments, il semble qu’il faille ici lui donner tort : l’argument cosmologique ne présuppose pas l’argument ontologique.

 La thèse de Kant

Emmanuel Kant est connu (entre autre) pour avoir affirmé que l’argument cosmologique impliquait l’argument ontologique. En effet, et Kant le souligne avec justesse, les deux arguments mettent au coeur de leur démonstration la notion d’existence nécessaire. Parce que l’on y retrouve cette même notion, ce philosophe conclue alors à une grande fragilité de l’argument cosmologique :

  • Si l’argument ontologique est valide, l’argument cosmologique devient superflu.
  • Si l’argument ontologique n’est pas valide (ce qui semble le cas), l’argument cosmologique devient faux.

Voici ce que Kant dit à ce propos :

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Emmanuel Kant

Pour se donner un fondement solide, cet argument s’appuie sur l’expérience, et semble ainsi différer de la preuve ontologique, qui met toute sa confiance dans des concepts purement a priori. Mais cette expérience ne sert à la preuve cosmologique que pour faire un seul pas, savoir, pour s’élever à l’existence d’un être nécessaire (ou absolu) en général. L’argument empirique ne peut faire connaître les attributs de cet être ; aussi la raison l’abandonne complètement, et cherche dans de simples concepts quels doivent être les attributs d’un être absolument nécessaire en général, c’est à dire, ce qui, entre toutes les choses possibles, doit contenir toutes les conditions requises pour une nécessité absolue. Or, elle ne croit trouver ces conditions que dans la seule idée d’un être souverainement réel, d’où elle conclut que cet être est l’être absolument nécessaire. Mais il est clair que l’on suppose ici que le concept d’un être de la plus parfaite réalité satisfait pleinement au concept de la nécessité absolue dans l’existence, c’est à dire que l’on peut conclure de ce concept à cette nécessité ; proposition qu’affirmait l’argument ontologique. Cet argument revient donc dans l’argument cosmologique auquel il sert de fondement ; ce qu’on avait cependant voulu éviter. Car la nécessité absolue est une existence par simples concepts. (Critique de la raison pure ; dialectique transcendantale, chap III).

La dernière phrase de cet extrait nous permet de mieux cerner la pensée de Kant : par « nécessité absolue de l’existence », Kant entend « une existence qui découle uniquement des concepts employés ». Autrement dit, pour paraphraser Kant, l’argument cosmologique présupposerait l’argument ontologique car il présupposerait la notion de nécessité absolue de l’existence, laquelle est une forme de nécessité conceptuelle, c’est-à-dire de nécessité logique. Flew commente ainsi la critique kantienne :

And by « a necessary being » the cosmological argument means « a logically necessary being, » i.e. « a being whose non-existence is inconceivable in the sort of way that a triangle’s having four sides is inconceivable »....Now since « necessary » is a word which applies primarily to propositions, we shall have to interpret « God is a necessary being » as « The proposition ’God exists’ is logically necessary » (in Flew and MacIntyre, eds., New Essays in Philosophical Theology,

 La nécessité métaphysique

La question est donc la suivante : l’argument cosmologique parle-t-il d’une nécessité logique quand il parle d’un être nécessaire ?

  • Si oui, alors Kant a raison quand il affirme qu’il y a réduction de l’argument cosmologique à l’argument ontologique.
  • Si non, il y a méprise sur la nature de l’argument.

Or, en très grande majorité, les partisans de l’argument cosmologique défendent une certaine forme d’irréductibilité quant au concept de nécessité (ou d’absolu) que cet argument emploie. C’est maintenant sur cette irréductibilité que nous nous penchons, et nous distinguons pour ce faire deux formes possibles de nécessité métaphysique devant être toutes deux distinguées de la nécessité logique et pouvant être employées par l’argument cosmologique (avec une préférence pour la deuxième forme).

Nécessité métaphysique (absolu) au sens large

Il y a d’abord la nécessité métaphysique au sens large. Nous reprenons de Plantinga et de Koons sa définition : « existe nécessairement ce qui existe dans tous les mondes possibles ». Cette nécessité (ou absolu) n’est toutefois pas réductible à la nécessité logique note Koons.

Modal logic 1.1 - system K
An introduction to the basic
concepts of the system K in modal logic.
Kane B

Dire qu’un fait est contingent, c’est dire beaucoup plus que seulement dire : « La proposition correspondante a une valeur de vérité qui ne découle pas des seules règles de la logique ». Un fait contingent est un fait qui existe, mais qui aurait pu ne pas exister. Et la notion de possibilité ici en jeu est celle d’une possibilité métaphysique (au sens large). Cette possibilité métaphysique est la forme fondamentale de possibilité, et toutes les autres possibilités (qu’elles soient physiques, historiques, juridiques, etc) n’en sont que des qualifications ou des restrictions. Depuis l’époque du positivisme logique, toutes les tentatives opérées pour réduire la possibilité métaphysique à une simple cohérence logique (ou à une cohérence logique avec les vérités définitionnelles ou « analytiques ») ont échoué. Premièrement, il s’est avéré impossible de définir les vérités analytiques sans faire référence aux notions de possibilité et de nécessité. Deuxièmement, une telle explication reste obscure, à moins d’insister sur l’utilisation d’une logique de premier ordre, laquelle, comme John Etchemendy l’a montré [1], n’est qu’une reconstruction invraisemblable de la cohérence logique. Enfin, les essais faits pour éviter les prétendus « mystères » de la possibilité métaphysique ont conduit aux difficultés encore plus importantes de la théorie platonique des ensembles et aux mystères de savoir comment ces entités mathématiques transcendantes seraient reliées au reste de la réalité (et, plus encore, comment nous pourrions obtenir des informations fiables dessus). Les efforts récents visant à donner un sens à la réalité mathématique font précisément usage de la notion de modalité métaphysique (comme dans les « structures possibles » de Hellman [2], ce qui indique que l’ordre correct de l’explication commence avec la modalité, et non pas avec les entités mathématiques.

Si nous refusons l’existence de faits contingents, alors nous devons conclure que nous vivons dans un monde où aucune de ces trois modalités — la possibilité, l’existence en acte et la nécessité — n’a de sens. Cela revient à nier l’utilité de ces modalités. Un tel déni se heurte à la masse croissante d’oeuvres philosophiques dans lesquels la modalité joue un rôle central.(Un nouveau regard sur l’argument cosmologique)

Cette nécessité est la nécessité métaphysique formalisée à travers l’appareillage conceptuel des mondes possibles. Elle s’interprète à travers les catégories existentielles dont parle la philosophie métaphysique. On dira ainsi que la nécessité métaphysique (ou absolu) au sens large est une formalisation de la nécessité métaphysique (ou absolu) au sens strict à laquelle nous passons maintenant.

Nécessité métaphysique (ou absolu) au sens strict

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Les différentes modalités
L’argument ontologique parle d’une nécessité logique, le Kalam d’une nécessité physique (au sens de cause efficient), l’argument cosmologique d’une nécessité métaphysique.

Pour Thomas d’Aquin :

  • l’argument ontologique présuppose un concept positif de l’existence (l’existence est une perfection dont nous avons l’intuition)
  • l’argument cosmologique présuppose un concept négatif de l’existence de Dieu (ce qui ne peut pas ne pas exister).

Les nécessités afférentes à l’un ou à l’autre concept sont de même différentes. Au XXe siècle, en suivant la piste de l’Aquinate, les philosophes thomistes après Copleston ont ainsi distingué entre « nécessité logique » et « nécessité métaphysique » :

  • dans l’argument ontologique, l’existence serait une nécessité logique : « Dieu existe » serait une proposition nécessairement vraie (la nécessité devient une modalité propositionnelle)
  • dans l’argument cosmologique, l’existence est une nécessité métaphysique : « Dieu existe nécessairement » au sens où la nécessité est un adverbe venant caractériser le mode d’être (la nécessité est une modalité existentielle) et non plus la proposition.

Autrement dit, la nécessité métaphysique (ou absolu) désigne un mode d’être. Ce mode d’être peut être difficile à imaginer, puisqu’il n’est pas notre mode d’être. C’est pourtant celui que les religions désignent en parlant d’une réalité éternelle et non pas historique. Voici ce que dit à ce propos Bruce Reichenbach et qui nous semble résumer ce qu’est la nécessité métaphysique au sens strict :

Mais ce n’est pas forcément en ce sens que l’« existence nécessaire » est entendue dans l’argument cosmologique. Une notion plus adéquate de l’existence nécessaire, c’est que la nécessité est métaphysique, une « nécessité en acte ». Une réalité nécessaire est celle qui, si elle existe, ne commence pas à exister et ne peut cesser d’exister. En conséquence, si elle n’existe pas, elle ne peut pas venir à l’existence du tout. Si elle existe, elle maintient éternellement sa propre existence, elle est auto-suffisante et autonome. Ainsi compris, l’argument cosmologique ne repose pas sur les notions centrales de l’argument ontologique. Au contraire, au lieu d’être superflu, l’argument cosmologique nous donne raison de penser que l’être nécessaire existe plutôt que le contraire.

Portfolio

Emmanuel Kant Les différentes modalités

Documents joints

Notes

[1Etchemendy, John. 1990. The Concept of Logical Consequence. Harvard University Press, Cambridge, Mass.

[2Hellman, Geoffrey. 1989 Mathematics without Numbers : Towards a Modal Structural Interpretation. Clarendon Press, Oxford.

2 Messages

  • L’argument cosmologique présuppose-t-il l’argument ontologique ? Le 16 octobre 2014 à 12:43, par Walid Amazigh

    Bonjour,

    Je pense qu’une erreur d’inattention s’est glissée dans la citation de Bruce Reichenbach mise à la fin de l’article, le segment « Mais ce n’est pas forcément le sens où « l’existence nécessaire » est entendu dans l’argument cosmologique. » Il me semble que le mot cosmologique n’a pas sa place ici, et que c’est le mot ontologique qui doit y être.

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    • Merci beaucoup pour vos remarques. Il est vrai qu’une faute d’inattention (ici comme souvent ailleurs) était présente, mais pas celle à laquelle vous pensiez ! A la place de l’existence nécessaire est entendu dans l’argument cosmologique, il fallait entendre l’existence nécessaire est entendue dans l’argument cosmologique.

      Il s’agit bien ici de l’argument cosmologique. Le point est le suivant :

      • tandis que l’argument ontologique utilise la nécessité au sens logique (Par exemple, les vérités mathématiques) d’où une incapacité à sortir de la sphère logique, d’où sa non validité)
      • l’argument cosmologique utilise la nécessité au sens métaphysique (un être qui vit sous un autre mode d’existence que le mode contingent. Pour faire bref, une existence éternelle par opposition à une existence historique).

      Donc, l’objection qui consiste à dire que l’argument cosmologique est faux car il repose sur la nécessité logique est une objection qui ne voit pas la différence entre ces deux notions.

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