L’argument cosmologique entraîne-t-il une regréssion à l’infini vicieuse ?

dimanche 8 septembre 2013, par theopedie

En bref : Non : cette objection d’une régression à l’infini de l’acte créateur formulée par James Ross ne semble pas recevable.

 L’objection de James Ross

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La régression à l’infini

James Ross [1] affirmait que l’on pouvait montrer un certain vice dans le principe de raison suffisante. Son objection peut être formulée comme une critique del’axiome 7 de l’argument cosmologique(Universalité de la causalité) : Soit C* le fait que la Cause Première ait causé le cosmos. C* est clairement un fait contingent, car s’il était nécessaire, le cosmos lui-même serait nécessaire (par l’axiome 5 de véridicité). Puisque C* est entièrement contingent, il fait partie du cosmos et la Cause Première doit causer C*. Autrement dit, la Cause Première doit causer le fait qu’il ait causé le cosmos. En réitérant le même argument, on montre que la Cause Première doit causer le fait qu’il ait causé le fait qu’il ait causé le cosmos, et ce ad infinitum. Une telle régression semble vicieuse.

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La création comme fait contingent
une caricature ?

La meilleure réponse à cette objection consiste à dire qu’il n’y a aucune raison de penser que C* soit entièrement contingent. Le fait que la Cause Première cause le cosmos semble être un fait composé lui-même de deux faits : (1) la Cause Première et (2) le cosmos. L’énoncé L’une est la cause de l’autre ne dénote pas un troisième fait en plus des deux premiers. On dira au contraire que les énoncés concernant les connexions causales relatives à une seule cause surviennent à cette cause, à son effet et à certaines vérités non-factuelles concernant la relation modale entre cette cause et cet effet. Ainsi, la partie entièrement contingente de C* n’est autre que le cosmos lui-même, et il n’y a qu’à réaffirmer que la Cause Première cause le cosmos.

Cette réponse implique qu’il n’y a pas de faits correspondant aux liens causaux à une seule cause en dehors des faits concernant la modalité ou d’autres considérations non-causales. Autrement dit, nous supposons que les vérités causales surviennent aux vérité modales et aux vérités non-causales (y compris les vérités à propos d’un hasard objectif, d’une probabilité, de pouvoirs ou de capacités). Les connections causales entre les faits intra-mondains doivent être expliquées entièrement à partir de ce qui s’est passé dans le monde et de ce que pourrait (probablement) se passer dans ce monde ou dans d’autres mondes possibles.

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Dieu crée le monde par la puissance de sa pensée. Mais qu’est-ce que cause la pensée divine ?
Rien ! Dieu peut penser à quelque chose de contingent mais sa pensée reste éternelle. Il s’agit seulement d’un être éternel qui pense à quelque chose d’historique.

Cette réduction ontologique est à la fois modeste et très attractive, puisque sinon il faudrait voir dans les liens causaux des faits bruts, sans aucune relation logique avec une quelconque prévisibilité ou une quelconque régularité statistique. De même, une telle réduction n’entraîne pas le fait que le discours causal puisse être éliminé, pas plus qu’elle n’enlève la nécessité de poser les faits comme catégorie ontologique. La causalité est une relation entre des faits, et non une sorte d’opérateur propositionnel. Mais tout lien causal entre faits consiste en une agrégation de faits modaux, stochastiques et historiques.

 L’objection de William Rowe

William Rowe [2] propose une variante de l’objection de Ross. Rowe considère le fait a correspondant à la proposition vraie suivante : Il existe des faits (positifs) contingents. La plupart des défenseurs de l’argument cosmologique acceptent que a soit lui-même un fait contingent. Par conséquent, la Cause Première doit causer a. Toutefois, le fait que la Cause Première cause a est lui-même un fait contingent, de sorte que la Cause Première doit causer le fait qu’il ait causé a, et ainsi de suite, ad infinitum.

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La création du monde
La relation entre Dieu et le monde est en effet une relation asymétrique entre le monde et Dieu : ce n’est pas parce que son terme est contingent qu’elle est elle-même contingente.

La réponse à cette objection est légèrement différente de la précédente réponse. La proposition Des faits contingents existent ne correspond pas à un fait. Les faits ne sont pas clos par généralisation existentielle à la manière des propositions. A partir du fait que n soit F, il ne s’ensuit pas que quelque chose soit F soit un fait distinct. Par conséquent, le fait vérifiant le a de Rowe est tout simplement le cosmos lui-même, et aucun régression à l’infini ne s’ensuit.

Il ne s’agit pas d’une réponse ad hoc  : il y a d’autres raisons de nier l’existence d’une catégorie particulière de faits existentiels. La causalité est transparente. Ce qui veut dire : si le fait qu’il existe un F a causé a, alors il existe un n tel que le fait que n soit F a causé a. Pareillement, si la proposition Il existe un F est vérifiée par quelque fait a, alors il existe un cas de cette généralisation qui a été vérifié par a. Ainsi, dans les deux cas, il n’y a pas besoin de postuler une catégorie particulière de faits correspondant au quantificateur existentiel.

P.-S.

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Un nouveau regard sur l’argument cosmologique
Robert C. Koons
trad. Paul Adrien d’Hardemare

La meilleure version de l’argument cosmologique que nous ayons trouvée à ce jour nous semble être la version développée par Robert C. Koons dans l’article A New Look at the Cosmological Argument (1996). L’article ci-dessus est un extrait de cet article, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur et traduit par Paul Adrien d’Hardemare. Merci de le citer avec ces références : Un nouveau regard sur l’argument cosmologique, Robert C. Koons, 1996, trad. Paul Adrien d’Hardemare.

Notes

[1Ross, Hugh. 1991. The Fingerprint of God. Promise Publishing, Orange, Calif. , pp 295-304

[2Rowe, William L. 1975. The Cosmological Argument. Princeton University Press, Princeton, NJ., pp 108-110

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