L’Absolu est-il une matière, des corpuscules élémentaires ?

mardi 22 avril 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : L’Absolu ne peut être dit matériel qu’au sens de réalité concrète et agissante, non au sens de la science physique qui associe matière et inertie, corpuscules et propriétés contingentes.

Dire que la réalité absolue de l’univers est un absolu matériel se retrouve dans certaines positions métaphysiques : l’athéisme matérialiste qui postule que l’univers matériel est la réalité ultime ou bien encore l’atomisme métaphysique qui postule que certaines réalités physiques (par exemple, les particuliers fondamentales de l’univers) constituent les « briques ultimes » à partir de laquelle l’univers est constitué. Ces deux positions ont ceci de commun qu’elles postulent, quoique pour des raisons différentes, un absolu matériel.

 Difficultés de la position

Atomisme

Commençons par bien distinguer nécessité logique et existence nécessaire. Lorsque l’on dit par exemple qu’il y a nécessairement des atomes, des briques ultimes de la réalité, la nécessité dont il est ici question porte sur une proposition. Il s’agit donc d’une nécessité logique, laquelle n’est pas une nécessité absolue mais seulement relative, et qui consiste à dire : étant donné les lois de la physique, et ce que l’on observe par ailleurs dans le monde, il est nécessaire qu’il existe X atomes élémentaires. Ce que l’on a d’ailleurs compté : 10^80 atomes.

Si on concédera la nécessité logique et scientifique qu’il y a à poser des atomes, il paraît en revanche plus difficile de considérer que ces atomes existent de manière absolue (existence nécessaire). Il faudrait pour cela dire que les atomes existent d’un existence nécessaire et absolue, que leurs propriétés soient fondées dans l’absolu de leur existence, que le fait qu’il y en ait par exemple 10^80 soit une nécessité absolue.

Or, ceci n’est pas vrai : il n’est pas incompatible avec la notion d’atome qu’il y aurait pu en avoir 10^81. Il s’agit donc d’une réalité contingente, car « est contingent ce qui existe mais qui aurait pu être différemment ». Et toute contingence demande une explication selon le principe de causalité : Pourquoi 10^80 et pas 10^81 atomes ? Pourquoi des atomes ayant telles caractéristiques et non telles autres ? Ces questions, parce qu’elles sont légitimes, montrent qu’un atome n’existe d’une existence absolue.

L’argument cosmologique, qui aboutit à la conclusion valide d’un être nécessaire, oblige donc à ne pas s’arrêter à une métaphysique atomiste.

Matérialisme

Mais, si l’absolu n’est pas un ensemble d’atomes, peut-on dire que la matière - au sens large - est le constituant ultime de l’univers ?

La matière signifie avant tout capacité de changement. La physique contemporaine lie fortement matière, inertie et énergie, chacune ayant un rapport avec le changement. La matière et l’énergie sont ainsi définies comme des mesures de transformations et l’inertie comme une résistance au changement. Mais si la matière apparaît comme de l’être en puissance, et s’il a été démontré que l’Absolu est acte pur et nécessité parfaite, n’ayant en lui rien de potentiel, l’Absolu ne saurait en aucune façon être matériel. L’absolu ne saurait donc être matériel, à moins de dire qu’il peut subir certainement transformations. Mais s’il peut subir certaines transformations, il n’est plus ni nécessaire ni incausé. De même aussi, s’il est vrai que matière et énergie sont des mesures physiques, on ne saurait attribuer sauf de manière totalement arbitraire et contingente une valeur à la matière et à l’énergie divine. Même parler de matière nulle ne saurait convenir : l’Absolu n’est pas un photon lumineux.

 Une évolution nuancée

La main de Dieu (2014)
Le côté obscur de l’exégèse...
CEcritDansLaBible

Primitivement, les traditions philosophiques grecques postulaient une matière première voisine d’un absolu créateur : l’eau, le feu, l’air, la terre. Ces absolus étaient des absolus matériels, certes, mais l’effort des penseurs grecs qui s’efforçaient de réduire le nombre de briques élémentaires de l’univers constituaient un progrès intellectuel certain.

Il faut attendre Anaxagore pour que l’Absolu soit considéré dans sa spiritualité plutôt que dans sa matérialité. Il postule ainsi une intelligence créatrice. Platon et Aristote sont les héritiers de cette tradition. L’Évangile fait aussi écho à cette tradition par la spiritualité même de sa doctrine : Dieu n’a rien de commun avec les réalisations profanes de la matière. Le culte à rendre au Père peut ainsi être dégagé de toutes les conditions matérielles si scrupuleusement observées jusque là. Jésus révèle à la Samaritaine ce que les plus grands saints de l’ancien testament n’auraient pas osé reconnaître : il n’est plus besoin, pour prier Dieu, de ville sainte, ni même de Temple. « Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité » (Jean 4,24).

Voici le corps et le sang du Seigneur (chant)
Les chrétiens disent que Jésus est Dieu
et que l’hostie consacré est le corps de Jésus.
Cela ne veut pas dire que Dieu a un corps
mais qu’à travers le corps de Jésus ou l’hostie,
Dieu agit directement. L’un et l’autre sont divinisés,
et donc divins, mais dans un sens dérivé.
Pascal Delisle

On se gardera toutefois de trop « spiritualiser » cet Absolu pour n’en faire qu’une idée et une abstraction. Ainsi, il existe un sens dans lequel l’Absolu peut être dit matériel : au sens de « concret », c’est-à-dire comme étant une réalité agissante, vivante, pouvant intervenir dans l’histoire. C’est ainsi que Tertullien, un des premiers théologiens chrétiens, décrit avec insistance l’Absolu comme un corps. Et saint Augustin le défend de toute erreur : on peut parler de corps pour vouloir désigner ce qui existe, vraiment, à titre de réalité concrète et de substance. Car nous ne percevons le fait d’exister qu’en touchant un corps. Ainsi s’expliquent, sans doute, les images utilisées dans la Bible. Affirmer avec trop d’insistance : l’Absolu n’est pas matériel, a pour effet sur les croyants de leur faire admettre une divinité plus ou moins irréelle et vaporeuse.

4 Messages

  • Bonjour,

    "Si on concédera la nécessité logique et scientifique qu’il y a à poser des atomes, il paraît en revanche plus difficile de considérer que ces atomes existent de manière absolue (existence nécessaire). Il faudrait pour cela dire que les atomes existent d’un existence nécessaire et absolue, que leurs propriétés soient fondées dans l’absolu de leur existence, que le fait qu’il y en ait par exemple 10^80 soit une nécessité absolue.

    Or, ceci n’est pas vrai : il n’est pas incompatible avec la notion d’atome qu’il y aurait pu en avoir 10^81. Il s’agit donc d’une réalité contingente, car « est contingent ce qui existe mais qui aurait pu être différemment ». Et toute contingence demande une explication selon le principe de causalité : Pourquoi 10^80 et pas 10^81 atomes ? Pourquoi des atomes ayant telles caractéristiques et non telles autres ? Ces questions, parce qu’elles sont légitimes, montrent qu’un atome n’existe d’une existence absolue."

    Il y a quatre réponses possibles :
    a) Le principe de causalité ne s’applique pas ici ; il n’y a donc pas de cause à l’existence des atomes qui sont éternels et nécessaires.
    b) « Ces questions, parce qu’elles sont légitimes, montrent qu’un atome n’existe d’une existence absolue. » : En quoi ces questions sont-elles légitimes ?
    c) Vous indiquez « étant donné les lois de la physique, et ce que l’on observe par ailleurs dans le monde, il est nécessaire qu’il existe X atomes élémentaires. Ce que l’on a d’ailleurs compté : 10^80 atomes. » : je crois que c’est Kant ou Hume qui indiquent qu’il ne faut pas pousser la raison hors de son contexte. De plus, si on renverse votre proposition, on a « comme il existe X atomes élémentaires, il est donc nécessaire d’avoir les lois de la physique et de telles observations ». Lorsqu’en suite on pose la question « pourquoi existe-t-il X atomes ? », on peut remarquer l’inanité de la question, un peu comme « qui a créé Dieu ? ».
    d) « il n’est pas incompatible avec la notion d’atome qu’il y aurait pu en avoir 10^81. » : justement, si, il est incompatible qu’il y’en ait plus ou moins. Si c’était le cas, nous ne serions pas dans le monde que nous observons.
    e) (en supplément) Rien n’indique que la causalité marche en dehors de l’univers matériel ; il n’y a aucune raison de le faire.

    Cordialement.
    Jacques C

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    • Merci pour votre commentaire. Vos questions auraient plutôt leur place dans les articles consacrés à l’argument cosmologique.
      Brièvement (mais merci d’avance de vous reporter aux articles correspondants) :

      question 1-2-5 : Le principe de causalité possède une légitimité a priori. C’est à vous de prouver que ces questions et le principe de causalité ne s’appliquent pas (autrement dit de prouver que l’existence de Dieu est une exception à une règle par ailleurs universellement admise). Sinon l’objection est ad hoc.

      question 3 : voir cet article. Entre Dieu et l’atome, il y a une différence existentielle qui fait que, par définition, l’un ne peut être créé pas l’autre. L’un est d’une existence absolue, l’autre contingente.

      question 4 : Si l’univers change avec le nombre d’atomes dedans, c’est bien la preuve de sa contingence de l’univers.

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      • Merci de votre réponse.

        « question 1-2-5 : Le principe de causalité possède une légitimité a priori. C’est à vous de prouver que ces questions et le principe de causalité ne s’appliquent pas (autrement dit de prouver que l’existence de Dieu est une exception à une règle par ailleurs universellement admise). Sinon l’objection est ad hoc »
        Trois questions me viennent à l’esprit :
        a) Que faire de l’objection de Hume quant au principe de causalité ? Ou, même en admettant que sa critique ne soit pas fructueuse, considérer que causalité = succession d’événements ?
        b) Dieu n’est-il pas une « violation » du principe de causalité ? En effet, il n’admet pas de cause.
        c) Supposons que l’on arrive à montrer que ce principe admet des exceptions. Quelles sont les conclusions ou les implications sur l’argument cosmologique ?

        « question 4 : Si l’univers change avec le nombre d’atomes dedans, c’est bien la preuve de sa contingence de l’univers. »

        Là, vous m’avez perdu. En quoi quelque chose de changeant implique que cette chose n’est pas nécessaire ? Dans une vision de type B-théorie du temps, un changement de type temporel n’altère pas la nature de la chose.

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        • Je réponds rapidement (je pars en vacances...)

          • pour la régularité statistique et la causalité : cf. ici
          • sur le principe de causalité et ses exceptions : cf ici. Si l’on arrive à montrer qu’il y a des exceptions, alors a priori cela fragilise l’argument cosmologique (après il faudrait voir dans le détail).
          • sur Dieu comme exception à la causalité : cf ici. L’article serait à revoir d’ailleurs. En gros, je le reprendrai comme suit : Dieu, en tant que réalité absolue, n’est pas un effet donc il n’admet pas de cause. Ce n’est pas une exception au principe de causalité, c’est qqc qui lui est supérieur (supérieur en ce sens qu’il le fonde en tant qu’absolu rationnel, non pas qu’il lui échappe), à la différence de dire « l’univers n’admet pas de cause » qui est une exception à prouver.
          • sur le nombre d’atomes. Dire que quelque chose est changeant, ou susceptible de changement, est une marque de la contingence. Je ne suis plus très au fait de la A-théorie ou de la B-théorie, mais voir la rubrique éternité : il y a peut être de quoi répondre à vos questions.

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