L’Absolu est-il inconnaissable ?

vendredi 28 février 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Vouloir respecter le mystère que représente l’Absolu ne doit pas se solder par une démission intellectuelle. Malgré son mystère, l’Absolu reste concevable, quoique de manière négative et non pas positive (on parle encore de connaissance apophatique).

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Le soleil dans sa pleine lumière
Oui, mais qui l’a déjà « vraiment » vu ?

Écartons tout de suite une objection fréquente : l’Absolu étant, par définition, ce qui est isolé et n’entretenant aucune relation avec toute autre réalité, il ne peut être ni connu ni conçu. Comment connaître en effet ce qui n’a aucune relation avec nous ? À cela, nous répondons que telle n’est pas la définition de l’absolu. L’absolu ne s’oppose pas à la relation, mais à la dépendance. Un absolu ne saurait certes être soumis à une relation, mais il peut être lui-même en relation sans souffrir de quelque dépendance.

Venons en maintenant à une objection plus traditionnelle. À la suite de Malebranche et de Descartes, les ontologistes exagérèrent la connaissance de l’absolu en nous en concédant l’intuition directe et immédiate. Cette exagération a permis de soutenir un argument dit « ontologique » : parce que nous aurions en nous l’intuition d’un absolu, nous pourrions en déduire l’existence de cet absolu. Cette exagération a suscité une réaction tout aussi abusive : pour certains philosophes (Kant entre autre), la tentation fut grande de nier avec la validité de l’argument ontologique la validité de notre connaissance de l’Absolu. Et ils y succombèrent. Nous ne saurions plus alors capable de former aucune idée adéquate de l’Absolu (agnosticisme radical). Reprenons brièvement une critique fine de l’argument ontologique et situons, pour le résoudre, le problème.

La meilleure critique de l’argument ontologique reste encore (pace Kant) celle de Thomas d’Aquin (XIIIe siècle).

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Le soleil pendant une éclipse
Une vision négative, mais possible du soleil. Mais est-il encore là ?

Une chose peut être évidente de deux façons : soit en elle-même, mais non pas pour nous ; soit à la fois en elle-même et pour nous. [...] Je dis donc que cette proposition : Dieu existe, est évidente de soi, car le prédicat y est identique au sujet ; Dieu, en effet, est son être même, comme on le verra plus loin. Mais comme nous ne connaissons pas l’essence de Dieu, cette proposition n’est pas évidente pour nous ; elle a besoin d’être démontrée par ce qui est mieux connu de nous, même si cela est, par nature, moins connu, à savoir par les oeuvres de Dieu. Nous avons naturellement quelque connaissance générale et confuse de l’existence de Dieu, à savoir en tant que Dieu est la béatitude de l’homme ; car l’homme désire naturellement la béatitude, et ce que naturellement il désire, naturellement aussi il le connaît. Mais ce n’est pas là vraiment connaître que Dieu existe, pas plus que connaître que quelqu’un vient n’est connaître Pierre, même si c’est Pierre qui vient. (Ia 2,1)

Thomas d’Aquin concède que l’essence en Dieu implique son existence et que l’existence est une propriété. Donc, à avoir un concept adéquat de Dieu, nous aboutirions à son existence. Mais sur terre, continue Thomas d’Aquin, nous n’avons pas de concept positif de l’Absolu (ce que l’Absolu est en lui-même). Au contraire, l’Absolu est atteint par la raison naturelle au moyen de concepts négatifs qui, partant des choses concrètes, considère leurs existences abstraction faite de tout ce qu’il y a d’imperfection et de limité en elles. Ce concept d’Absolu, formé par abstractions successives, permet d’atteindre adéquatement l’Absolu lui-même, quoique de manière indirecte (connaissance dite « apophatique »).

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Concluons. Le concept d’Absolu est un concept négatif : il est trop faible pour prouver l’existence de son objet (invalidation de la preuve ontologique), mais suffisamment efficace et robuste pour nous nous permettre de nous référer objectivement à l’Absolu.

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