L’Absolu est-il éternel ou sempiternel ?

mardi 6 mai 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : De même que l’Absolu est de façon immuable sa propre existence, il est sa propre durée et partant, sa propre éternité.

Si tout le monde s’accorde à reconnaître à l’Absolu une temporalité différente de la nôtre, en revanche la qualification de cette temporalité n’est pas sans poser question. Pour la tradition classique, Dieu en tant qu’Absolu est éternel ; mais pour la tradition philosophique récente, Dieu en tant qu’Absolu serait, non pas éternel, mais sempiternel. Telle est par exemple la position de Nicholas Wolterstorff, God everlasting.

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Nicholas Wolterstorff

 L’éternité divine

Prima facies, il apparaît raisonnable de soutenir l’éternité de l’absolu : parce qu’il est parfaitement simplement et qui ne connaît aucune division intérieure, l’Absolu n’est pas en devenir : il est immuable (non au sens de l’immobilité, mais au sens d’une plénitude active et instantanément atteinte). Or l’éternité découle de cette immuabilité :

La notion d’éternité est consécutive à celle d’immutabilité, comme celle du temps à celle de changement. Comme donc l’Absolu est souverainement immuable, il lui appartient souverainement aussi d’être éternel. (saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, I,10,2)

Voici ce que dit Paissac à ce propos :

Ezekiel Saw The Wheel
The Charioteers
(+ Satan wears number 11 shoes)
Les roues dans les roues :
image de l’éternité divine
KittyCatInAMicrowave, 7f69SLJPNRU

Dieu est acte pur. Il est, absolument. Acte pur, Dieu n’est même pas une existence qui dure, c’est-à-dire une essence qui tend à être. Toute tension en lui est abolie, ou si l’on veut à tout prix maintenir une image, le paroxysme de la tension est atteint à ce point de repos absolu que l’acte pur implique. Toute sa vie, Dieu la tient dans un acte de possession parfaite, il la tient toute entière dans l’identité absolue ; et pour mieux dire, il ne l’a pas, il l’est. Il est sans commencement, ni fin. De plus, il est sans être sujet au temps [que le changement mesure]. Enfin, il est sans exister dans durée. [...] Dieu est donc éternel. Pour l’exprimer, sans avoir à pénétrer dans les difficultés que toute spéculation suggère sur la durée ou sur le temps, il suffit de s’en tenir aux paroles très simples de la Bible : Dieu n’a jamais commencé, il ne finira pas. Toujours jeune, Dieu est tout à la fois le vieillard le plus vénérable [...] (Introduction à la Théologie, p.94)

 Réponse aux objections

Everlasting God
Chris Tomlin
Edgar Caina

Dans cette partie, nous répondons aux arguments de ceux qui tiennent la sempiternalité plutôt que l’éternité de l’Absolu :

  • L’Absolu n’est pas éternel, car l’éternité suit de l’immutabilité. Cette notion, comme l’impassibilité, est une notion incohérente, non-biblique et incompatible à la fois avec la psychologie divine et la sotériologie chrétienne.
    • Nous renvoyons aux arguments portant sur l’immutabilité divine.
  • C’est dans la philosophie grecque que l’éternité a été attribuée à l’Absolu (voir Le Timée de Platon). Mais cette école de pensée ne saurait avoir le même statut que la Bible, laquelle tient au contraire la sempiternalité divine.
    • S’il est vrai que la Bible ne contient pas d’affirmation explicite de l’éternité divine, celle-ci se laisse aisément déduire des propos tenus par la Bible au sujet de la temporalité divine. De plus, la dévalorisation de l’école grecque est un argument ad hominem, c’est-à-dire un sophisme. Il n’y a rien d’inconvenant à reprendre certains éléments de la plus noble tradition philosophique. Ces éléments devraient être rejetés s’il était vrai que l’homme, privée de la grâce chrétienne, ne pouvait rien connaître de Dieu à cause du péché originel. Nous avons cependant rejeté cette interprétation maximaliste du péché originel : malgré le péché originel, l’homme peut naturellement connaître certaines choses sur Dieu.
      What Is Time ?
      Determinism, Quantum Physics, Consciousness, Free Will, Causality...
      Cracking The Nutshell
  • Si Dieu est éternel, il ne peut être relié au monde temporel. Soit en effet une relation entre le monde et Dieu : cette relation est elle-même temporelle et sa temporalité affecte ses éléments, dont Dieu.
    • Le même argument semble spécieux : il pourrait être tenu pour tous les attributs divins (notamment sa simplicité, sa non-spatialité, etc). De plus, les relations entre Dieu et le monde n’affectent pas Dieu : ce sont des relations asymétriques qui modifie leur objet (elle sont de ce point de vue positive) mais non leur sujet (elle sont de ce point de vue de raison). Enfin, il n’y a aucune raison de qualifier les relations entre Dieu et le monde de temporelles : le temps est la mesure d’un changement. Mais ici, le sujet de la relation (l’Absolu) ne change pas. On ne peut donc comparer deux changements entre eux : la relation n’est donc pas temporelle. La seule raison de qualifier cette relation de temporelle est de penser le temps comme un cadre absolu (série A de Mac Thaggart), conception du temps qu’il faut rejeter.
  • Si Dieu est éternel, il ne peut agir dans le monde. En effet, le monde étant temporel, agir dans le monde est une action temporelle - qu’il s’agisse de penser, de vouloir, d’intervenir. Donc celui qui agit est dans le temps.
    • Il y a une différence entre Intervenir dans le monde de maintenant et intervenir maintenant dans le monde, de même qu’il y a une différence entre savoir qu’il pleut maintenant et savoir maintenant qu’il pleut. On parle en logique de scope. Cette différence de portée permet de dire que l’absolu peut tout à fait intervient éternellement dans le monde aujourd’hui, de même qu’il peut connaître de façon éternelle qu’il pleut maintenant. La temporalité porte sur l’objet de l’action, non sur l’action elle-même. On remarque encore que dans cette objection, le temps est pensé dans un cadre absolu (il existe un référentiel absolu qui donne la date de maintenant) dans lequel l’éternité est censée se déployer. Ceci est impossible. En fait, l’objection recèle une pétition de principe en ce qu’elle pose toutes actions comme étant nécessairement temporelles (voir is God eternal de Roy Clouser).

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