L’Absolu (Dieu) peut-il éprouver des émotions ?

mardi 6 mai 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Dire que Dieu est immuable et impassible ne revient pas à dire que Dieu ne connaît aucune vie émotionnelle. La théologie classique distingue dans les émotions les affections et les sentiments. Les premières sont passives et involontaires, les seconds actifs et volontaires. Tandis que l’Absolu n’éprouve pas d’émotions au sens d’affections, il ressent des émotions au sens de sentiments. Et son amour est pour nous d’autant plus réel qu’il est actif.
JPEG - 86 ko
Zeus et Thetis
Jean Auguste Dominique Ingres

 Le problème

D’après la Bible, il est évident que l’Absolu possède une vie émotive : Dieu est attristé, il est en colère, il se réjouit, il a pitié, il est plein de compassion, etc. Ainsi, pour autant que la colère, la joie, la pitié sont des émotions, Dieu a des émotions selon la Bible. De fait, si nous essayions de réduire toute la vie émotionnelle de Dieu dont parle la Bible à une simple manière de parler et à un simple anthropopathisme, le prix deviendrait élevé : réduire Dieu à une solitude glacée.

Et pourtant, nous ne pouvons pas dire sans d’importante restriction que Dieu a des émotions. C’est la Bible encore qui nous met en garde : « Mes pensées ne sont pas vos pensées. Aussi haut qu’est le ciel par dessus la terre, mes pensées sont au-dessus de vos pensées » (Ézéchiel). Prudence donc quand l’exégèse scrute la psychologie divine. Plusieurs remarques peuvent nous servir ici de garde-fou :

  • Dieu n’a pas d’émotions si par là nous entendons les émotions liées à la chimie des pulsions et des hormones.
  • De même, Dieu n’a pas d’émotions si pour là nous entendons ce qui est lié à la sensibilité, par exemple quand quelqu’un nous frappe ou parce que nous avons faim. Dieu n’a pas de corps et est « esprit » (Jean 4,24).
  • Dieu ne peut être passif en quoique soit. Il ne connaît aucune souffrance et ne contient aucun changement, que ce soit concernant sa nature, sa volonté, sa connaissance et ses émotions.

Mais qu’en est-il concernant ses émotions ? Peut-on dire que Dieu ne peut souffrir aucun changement en ce qui concerne sa vie émotionnelle ? Peut-on vraiment dire que la vie émotive de Dieu est immuable ? Oui, faut-il répondre, dans le sens où il n’est jamais passif et qu’il ne réagit jamais, puisqu’il est pure action. On ne peut dire que Dieu se laisse émouvoir jusqu’à en pleurer. Il ne se laisse pas non plus submerger par la rage. Il ne tombe pas amoureux. Il ne devient pas frustré. Les émotions ne lui adviennent pas, comme s’il était forcé d’agir de telle ou telle manière afin de devenir plus heureux en changeant d’humeur. Dieu est souverainement libre. Ses décisions sont basées sur l’immuabilité de sa volonté et sur ses desseins éternels, non sur ses sautes d’humeur.

 Qu’est-ce qu’une émotion en Dieu ?

Sermon contre l’immutabilité divine
Pasteur Marc Pernot
Oratoire du Louvre, wQF_qsTS9V0

Commençons par décrire ce que peut être en Dieu une émotion. Pour Kevin Vanhoozer, les émotions sont des perceptions orientées et chargées de valeurs (concerned-based construals loaded with value). Une perception est une interprétation ou une compréhension intuitive du monde qui nous entoure. Une émotion est une sorte de perception. Si quelqu’un nous tape dans le dos, nous éprouvons soit de la joie soit de la colère selon la situation. Si nous marchons dans une allée sombre et que quelqu’un nous frappe dans le dos, nous éprouvons de la peur. Si notre coéquipier nous tape dans le dos après un goal, nous éprouvons de la joie. Une même action, une perception différente.

On parle de perception orientée pour désigner le fait que ces perceptions expriment la manière dont Dieu s’intéresse au monde. Dieu est solitaire au sens de sa transcendance, mais uni au monde au sens de son immanence. Et il est toujours conscient de ce qui se passe. C’est pourquoi il émet des jugements de valeurs sur ce qui se passe dans le monde, jugements qui dépend de la nature divine et du dessein qu’il a sur le monde. Elles sont l’expression de la perception que Dieu a du monde. De la joie ou de la tristesse.

Divine Emotions
Narada Michael Walden
keefyboy9855, TK1AtgxOciw

 Affections et sentiments

Pour affiner la conception des émotions en Dieu, on peut reprendre ici une distinction traditionnelle en théologie entre affections et sentiments. Tandis que les affections sont passives et involontaires, les sentiments actifs et volontaires. Si nous analysons les émotions en termes d’affections (humeurs, pulsions, etc), alors il convient de dire que Dieu n’a pas d’émotions. Mais si nous parlons des sentiments, il convient au contraire de les attribuer à Dieu. Les émotions divines sont des émotions cognitives dans lesquelles ses perceptions du monde entrent en jeux. Ce que nous appelons en Dieu des émotions sont avant tout sa manière d’évaluer et de juger ce qui se passe dans sa création. Seulement, en Dieu, ces perceptions et ces émotions ne sont pas des affections, mais des sentiments.

Dieu éprouve de véritables sentiments, lesquels reflètent à la fois le monde et la vie morale et intérieure de Dieu. C’est à partir de sa vie et de sa nature que Dieu a créé le monde et ses sentiments reflètent tout autant l’histoire du monde que l’activité créatrice de Dieu dans le monde. Dieu ne subit pas ses sentiments, c’est lui au contraire qui les produit en même temps qu’il crée le monde. Et ainsi, la vie émotive de Dieu ne souffre aucune passivité parce que ses sentiments sont des perceptions cognitives, objectives, vraies et morales.

Changing Emotions
Fabrizio Dal Passo
— From happiness to sadness —
Giulia Manzini

 Émotions et changements

Tandis que nous parlons de la vie émotive de Dieu, il nous faut garder ceci à l’esprit : ses sentiments peuvent changer, mais ils ne sont qu’un reflet de sa nature et de son caractère personnel et immuable. Les changements « émotionnels » en Dieu sont liés, non à un changement personnel, mais à un changement temporel dans ses créatures.

On pourra se référer ici à la question « Dieu peut-il changer d’avis ». L’analyse est ici sensiblement la même : lorsque le monde extérieur change, les relations entre Dieu et le monde changent aussi. Quand une situation change, la nature divine immuable et éternelle perçoit différemment cette situation. Il s’agit d’une relation asymétrique lié à un changement dans l’objet (le monde) et non dans le sujet (Dieu).

Cette réponse est en grande partie une reprise de cet excellent article : Tis mystery all, the immortal dies : why the gospel of Christ’s suffering is more glorious beaucouse God does not suffer de Kevin De Young

Répondre à cet article