Identité « stricte »/ Identité « large »

jeudi 16 octobre 2014, par Denis Cerba

En bref : La distinction conceptuelle entre identité strict (strict identity) et identité large (loose identity) est une distinction importante, aussi bien pour le sens commun que pour la réflexion métaphysique.

 Les problèmes d’« identité »

La notion d’identité — ou de mêmeté — est une notion que nous employons constamment : « Il a la même voiture que moi », « Est-ce le même homme que celui que j’ai vu hier ? », « Je ne suis plus le même qu’il y a dix ans », etc.

Pourtant, c’est aussi une notion qui recèle des problèmes métaphysiques redoutables... Quelques exemples :

  • En quel sens suis-je la même personne aujourd’hui qu’hier, alors que j’ai déjà changé depuis hier (j’ai un peu vieilli, un peu grossi, etc.) ? En quoi consiste « l’identité personnelle » d’une personne ?
  • « Elle a la même robe que moi ! »... C’est à la fois vrai et faux : nous avons chacune une robe (donc deux robes en définitive) et pourtant c’est la même ! En quel(s) sens deux choses peuvent-elles être les mêmes ?
  • Quand nous disons que deux choses sont de la même couleur, que voulons-nous dire au juste ? Qu’elles sont exactement de la même couleur ? — mais est-ce même possible : deux choses peuvent-elles avoir très exactement la même nuance de couleur ? Autre problème : si l’on admet que deux choses peuvent bien être de la même couleur, est-ce que cela signifie que la même propriété se trouve en deux endroits différents (= dans les deux choses) ? Les nuances de couleur ont-elles le don de bilocation, voire d’ubiquité ?! Les propriétés des choses sont-elles strictement les mêmes dans les différentes choses dans lesquelles elles se trouvent ? (C’est le vieux problème des « universaux »).

Nous pourrions multiplier les exemples. Répondre à toutes ces questions relèverait d’une « analyse réelle » de l’identité.

 Analyse réelle/conceptuelle

On distingue en effet, dans la tradition de la philosophie analytique, analyse réelle et analyse conceptuelle :

  1. L’analyse réelle d’une question a pour but l’élaboration d’une théorie satisfaisante concernant tel ou tel aspect (ou tel ou tel secteur) de la réalité : une analyse réelle de l’« identité » répondrait à toutes les questions concernant les différentes formes d’identité qui existent dans le monde tel qu’il est.
  2. L’analyse conceptuelle a un but plus modeste : elle ne s’intéresse qu’à l’idée que nous nous faisons des choses, aux concepts que nous employons pour explorer la réalité, à ce que nous avons « dans la tête » préalablement à toute théorie réelle concernant les choses. L’analyse conceptuelle d’une notion est moins importante que son analyse réelle, mais elle en est un préalable indispensable : avant de prétendre atteindre la réalité, il est prudent de s’interroger sur les moyens que nous employons pour l’atteindre... Une analyse conceptuelle de l’identité distinguerait donc tout ce que que (habituellement de façon plus ou moins confuse) nous « entendons » sous le terme d’« identité ».

Dans le cadre de ces « notions préliminaires », nous nous limitons à l’analyse conceptuelle de l’identité — et même à un seul élément de cette analyse : la distinction identité au sens strict / identité au sens large (strict identity / loose identity).

 Identité stricte/large

D. M. Armstrong attire l’attention sur l’importance de cette distinction au seuil de sa synthèse métaphysique : A World of States of Affairs (sur le contenu de cette œuvre, cf. art. 613).

I think that [Bishop Joseph Butler] is right to think that there are two senses of the word ’same’, one strict, classical, identity, and the other a looser sense of the world [1].

Armstrong renvoie au philosophe anglais Joseph Butler comme au premier à avoir explicitement saisi l’importance de cette distinction.

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Joseph Butler (1692-1752)

Butler s’est particulièrement intéressé au problème de l’identité personnelle (= en quoi suis-je « le même » aujourd’hui qu’hier ?) [2], qui passionnait les philosophes du 18e s., notamment après l’attaque retentissante de D. Hume contre l’idée qu’il y ait quoi que ce soit de « substantiel » dans notre persistance... C’est à propos de cette question que Butler a conçu la distinction qui nous intéresse ici : la distinction entre identité au sens fort du terme, et identité en un sens « relâché et ordinaire » (a mere ’loose and popular’ identity).

Comme exemple d’identité « au sens relâché » (loose identity), Butler prend l’exemple des choses matérielles. Pour lui, les choses matérielles sont composées d’« atomes » qui restent strictement identiques à eux-mêmes ; mais les choses matérielles, elles, changent constamment de composition : notre corps, par exemple, perd et gagne continuellement un certain nombre d’« atomes ». Donc : peut-on dire que j’ai « le même » corps aujourd’hui qu’hier ? Oui et non ! répond Butler : non en un sens strict (mon corps aujourd’hui n’est pas composé exactement des mêmes atomes qu’hier), et oui en un sens ’large et courant’ (loose and popular). Ce sens large de la notion d’« identité » a une légitimité en face de son sens strict : en un sens, j’ai bien le même corps aujourd’hui qu’hier !

Butler a mis le doigt sur une distinction importante :

Aussi bien le sens commun que la réflexion philosophique font usage d’une distinction (conceptuelle) importante entre identité stricte (strict identity) et identité large (loose identity).

Comme exemple « populaire » d’identité large, on peut prendre celui d’une équipe de football. L’équipe de Manchester United a gagné plusieurs fois la Champions League : mais s’agissait-il de la même équipe ? Oui et non : non en un sens strict (elle n’était pas composée des mêmes joueurs), mais oui en un sens large et légitime.

Exemple tiré de la réflexion métaphysique : quand on dit que deux choses ont la même propriété (par exemple, exactement la même couleur), est-ce en un sens strict ou en un sens large ? Les « Réalistes » pensent que c’est en un sens strict : si les différentes couleurs sont des universaux, alors elles sont exactement les mêmes dans les différents particuliers qu’elles qualifient (non seulement par leur nuance, mais aussi par leur « individualité ») ; en revanche, les « Nominalistes » pensent qu’ils ne s’agit que d’une identité au sens large : même s’il y a ressemblance exacte entre la couleur de deux choses, il reste qu’on a affaire à deux couleurs... (à deux « tropes », en termes techniques).

 Pour aller plus loin

Cf. Comment définir l’identité (stricte, ou large) ?

Notes

[1D. M. Armstrong, A World of States of Affairs, 1997, p. 15.

[2La réflexion de Butler sur la question de l’identité personnelle se trouve en appendice à son livre The Analogy of Religion (1736).

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