Faut-il oublier « Les Ariens » ? (1)

mercredi 17 décembre 2014, par Denis Cerba

En bref : Vaut-il encore la peine aujourd’hui de lire « Les Ariens » de Newman ? Du point de vue de la recherche patristique, il semble que non... Mais peut-être d’un autre point de vue.

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La mise en place par Newman de la « méthode économique »

Dans mon dernier billet (cf. Quel est le fil directeur de la recherche théologique de Newman ?), j’ai essayé d’expliquer l’importance dans la pensée newmanienne de la « méthode économique », que nous découvrons dans le premier ouvrage scientifique publié par Newman : les Ariens (1833). Normalement, à partir de là, il suffirait de poursuivre l’enquête : c’est-à-dire vérifier le contenu de cette méthode telle que mise en œuvre dans ce premier livre, puis dans son développement dans les œuvres ultérieures. Mais en ce point, il faut s’arrêter un instant — et remarquer la façon très curieuse dont ce livre est qualifié tant par les patrologues que par les chercheurs newmaniens. Regardons cela d’un peu plus près.

D’abord, les qualifications des chercheurs. Leur embarras est visible : l’un qualifie cette œuvre de « très originale » [1] — comme si on ne pouvait guère la défendre au-delà de cette caractérisation... Un autre la juge « précipitamment inventée » [2]. Et voici pour finir l’avis d’un des grands théologiens actuels de l’Église anglicane, l’ex-archevêque de Cantorbéry Rowan Williams : tout en insistant sur la valeur théologique des Ariens, il dit entre autres choses que ce livre « ressemble à une œuvre de romancier ». On ne voit guère dans tout cela d’appréciation de l’intérêt des Ariens du point de vue des études patristiques.

Pour comprendre cet embarras, il est nécessaire de se pencher sur l’histoire de la recherche patristique au cours du 20e siècle, notamment concernant la question de l’origine de l’arianisme. Depuis l’époque où Newman a rédigé son livre, les études patristiques ont connu des changements considérables. Jusqu’où ces changements sont-ils allés ? Pour le comprendre, voyons d’abord brièvement la position essentielle de Newman sur la question de l’arianisme.

Notre jeune scholar oxonien du 19e s. voit les choses de la façon suivante : à l’origine, l’arianisme est une sorte d’amalgame d’aristotélisme et de judaïsme, qui méprise l’interprétation mystique de l’Écriture. Où trouver le lieu où une telle tendance est cultivée ? Réponse : l’Église d’Antioche ! Newman oppose l’Église antiochienne à l’Église alexandrine. Certes, Arius vient de l’Église d’Alexandrie, mais Newman trouve un lien d’amitié entre Arius et Lucien d’Antioche... Ainsi propose-t-il la grille de lecture historique suivante : d’un côté, une tendance hérétique, d’esprit antiochien, qui nie l’unité de l’Écriture qu’elle décompose morceau par morceau ; cette tendance donnera naissance à l’école antiochienne, qui s’appuiera sur une logique aristotélicienne « desséchée » pour réduire Jésus Christ au statut de « première créature ». De l’autre côté, l’Église alexandrine, qui estime le sens mystique de l’Écriture lue comme un tout : les alexandrins proposent la notion de Trinité, qui se situe dans le sillage de l’intuition de la foi depuis les âges apostoliques.

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H.-I. Marrou (1904-1977), spécialiste reconnu de la culture antique

Cette proposition de Newman est devenue complètement dépassée dès le milieu du 20e siècle. Sur ce point, Henri-Irénée Marrou dresse un bilan pertinent dans une communication à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres intitulée « L’arianisme comme phénomène alexandrin » (1973). Marrou ne mentionne pas le nom de Newman, mais il résume bien la position des spécialistes qui, au 20e s., tiennent une thèse semblable à la sienne. À l’opposé de cette thèse établie, Marrou (à la suite de Manlio Simonetti) met radicalement en cause une certaine opposition monolithique entre deux Églises : on ne peut plus parler aujourd’hui d’« école antiochienne » et d’« école alexandrine », comme si à une Église correspondait une école.

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Une étude majeure sur l’arianisme

En 1987, Rowan Williams a publié une œuvre majeure sur la figure d’Arius. Dans ce livre, en analysant la discussion des arguments ariens, il dessine le portrait intellectuel d’Arius. Selon Williams, la conviction fondamentale d’Arius a été la suivante : il est essentiel de sauvegarder l’unicité de Dieu ; or, si Dieu est un, et si l’on accepte que le Fils de Dieu est également Dieu, on aboutit finalement au polythéisme. Concernant l’aspect philosophique de la position d’Arius, Williams estime qu’Arius n’est pas influencé par l’aristotélisme, mais plutôt, à sa façon, par le platonisme. Williams voit en Arius une figure typiquement alexandrine. En effet, il décèle à Alexandrie une sorte d’opposition dans la conception qu’on a de l’Église : d’un côté (du côté, disons, « orthodoxe »), on est avant tout préoccupé de renforcer un certain système un peu pyramidal, qui insiste sur l’autorité de l’évêque ; Athanase serait typique de cette tendance, qui en matière de dogme a choisi la position « trinitaire ». D’un autre côté, d’autres (plutôt des laïcs) sont soucieux de conserver la vieille tradition locale : il s’agit de maîtres spirituels, de sages, qui bien que non ordonnés ont aussi voix dans l’Église. Williams pense qu’Arius est l’une des grandes figures typiques de ce courant, qui en matière dogmatique a choisi la suprématie de Dieu le Père tout en reconnaissant un certain caractère divin au Fils (« semblable à Dieu comme première créature », etc.), sans toutefois verser dans les excès (disons) de l’unitarisme.

La remarque de Marrou et la proposition de Willams ne sont nullement incompatibles. À l’intérieur même de l’Église d’Alexandrie, il y a des querelles d’écoles. Théologiquement, on ne peut pas dire que les ariens soient des innovateurs, puisqu’ils sont aussi fidèles à l’une des convictions chrétiennes fondamentales : l’unicité de Dieu. Au plan ecclésial non plus, les hérétiques ne sont pas innovateurs, puisqu’ils veulent rester fidèles à la tradition locale qui tient en haute estime les maîtres spirituels : peut-être ont-ils raison de s’en prendre aux trinitaires qui inventent la vision pyramidale de l’Église ! Les ariens et les orthodoxes sont tout autant influencés les uns que les autres par le platonisme, quoique de façon différente. On ne peut donc pas s’en prendre à l’influence aristotélisante chez les ariens. Et je rappelle que Newman loue l’influence du platonisme chez les Pères alexandrins... Au terme de tout cela, il semble qu’il ne reste pas grand-chose de la proposition de Newman...

Très certainement, dans la mesure où l’origine de l’arianisme est l’un des enjeux des Ariens, il est indispensable de tenir compte du changement de cap qu’a connu la recherche patristique au cours de son histoire récente. Cela explique que les manuels de patristique ne mentionnent presque jamais le nom de Newman. Ils ont raison ! Dans le domaine de la patristique, Newman est dépassé. Quant aux chercheurs newmaniens, ils choisissent d’ignorer cette dimension de sa réflexion, notamment concernant les Ariens.

Faut-il donc oublier les Ariens ? Oui, sans doute, en tant que manuel de recherche patristique. Mais reste qu’on peut lire ce livre autrement !

À suivre : Faut-il oublier les Ariens ? (2)

Notes

[1J.-H. Walgrave, Newman – Le développement du dogme, p.53.

[2« hastily contrived », par Brian E. Daley, dans l’article « The Church Fathers » (p. 31), dans The Cambridge Companion to John Henry Newman (éd. Ian Ker et Terrence Marrigan).

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