3. En quoi consiste le problème des universaux ?

vendredi 26 juin 2015, par Denis Cerba

En bref : Le problème des universaux porte sur l’analyse du phénomène de l’identité de type entre tokens : cette identité est-elle stricte (solution « réaliste »), ou large (solution « nominaliste ») ?

Le problème des universaux [1] provient de la distinction type/token qu’on observe entre les choses : des choses différentes (= des tokens différents) peuvent néanmoins être du même type. Par exemple : deux robes sont du même modèle, deux objets sont de la même couleur, deux personnes ont le même poids ou la même taille, deux animaux sont de la même espèce, deux actes sont également courageux, etc.

Le problème métaphysique posée par cette constatation est de savoir comment l’analyser. La question est importante car elle concerne la structure la plus fondamentale de la réalité (objet de la métaphysique catégoriale). Deux lignes s’affrontent sur cette question :

  • La ligne dite réaliste : la distinction type/token ne peut s’expliquer que par l’existence des universaux (c’est-à-dire de caractéristiques strictement identiques que des choses différentes peuvent néanmoins avoir en commun).
  • La ligne dite nominaliste : la distinction type/token s’explique autrement que par l’existence d’entités universelles. Donc les universaux n’existent pas : seul existe le particulier.
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D. Armstrong (1926-2014)
Un réaliste contemporain

Ces deux lignes ont chacune leurs arguments, et il est difficile de choisir entre les deux : les métaphysiciens contemporains les plus intelligents, tout en choisissant une option, se gardent de la considérer comme absolument certaine. C’est le cas notamment de D. Armstrong (dont nous suivons ici la théorie) qui, tout en se ralliant au réalisme, n’écarte pas de façon définitive la possibilité que le nominalisme ait raison : « There is no certainty in philosophy » ! [2].

Pour compliquer les choses, il existe plusieurs variétés de réalisme et de nominalisme. Dans le cadre de cet article, nous n’entrons pas dans ces distinctions : nous nous contentons d’indiquer la ligne générale de fracture entre analyse réaliste et analyse nominaliste sur la question des universaux.

 L’analyse réaliste

Voici la façon dont Armstrong synthétise la position réaliste :

Il y a des philosophes qui soutiennent que, lorsqu’il est vrai de dire que deux tokens sont du même type, l’identité de type doit être entendue comme une identité stricte. Les deux différents tokens possèdent quelque chose de strictement identique. Si, par exemple, deux choses différentes ont la même masse, alors cela doit être pris strictement : une seule et même chose, la masse, est un constituant des deux choses. Historiquement, ces philosophes sont appelés « réalistes », et l’on dit qu’ils croient en la réalité des universaux. [3]

L’affirmation centrale du réalisme en matière d’universaux est la suivante : l’identité de type entre deux tokens est une identité stricte. Cela veut dire qu’il existe en chacun des deux tokens quelque chose de strictement identique qu’ils possèdent néanmoins en commun : une « seule et même chose » qui existe en chacun des deux. Cette seule et même chose est un universel : un universel est précisément une entité qui possède cette caractéristique remarquable de pouvoir exister à l’identique en des choses pourtant, elles, non-identiques.

Cette analyse utilise la notion d’identité stricte (par opposition à l’identité large). L’identité stricte (appelée aussi « identité numérique ») est une notion première, qui correspond à l’intuition d’une identité parfaite et absolue entre deux choses (ou plutôt entre une chose et elle-même) : quand deux choses sont strictement identiques, alors elles sont en réalité une seule et même chose. Sur la notion d’identité, cf. les trois articles suivants :

Quelles sont les principales forces et faiblesses de l’analyse réaliste ?

  • Sa principale force est sa simplicité : l’identité de type s’analyse tout simplement comme identité d’une certaine entité (un certain universel). Les choses sont en réalité telles qu’elles apparaissent : il y a adéquation entre le phénomène de l’identité de type et son explication (en termes d’universel).
  • Sa principale faiblesse est le caractère étrange (contre-intuitif) de la notion même d’universel : comment une seule et même chose peut-elle se trouver en deux choses différentes ? Comment strictement le même rouge pourrait-il se trouver dans deux robes différentes ?

 L’analyse nominaliste

Voici comment Armstrong synthétise les grandes lignes de la position nominaliste :

À l’opposé, il y a des philosophes qui pensent que, lorsqu’il est vrai de dire que plusieurs tokens sont tous du même type, nous ne disons là rien de plus que ces différents tokens sont des parties d’un même tout ou d’une unité plus large qui ne se chevauchent pas (les tokens sont tous des membres d’une classe, ils se ressemblent les uns les autres d’une certaine façon, ou tout autre formule que l’on voudra). La similarité des tokens n’est entendue qu’au sens relâché et populaire.
Ces philosophes soutiennent, avec John Locke, que « les seules choses qui existent sont des particuliers ». Il n’y a aucune identité (stricte) qui s’étende à des tokens divers : il n’y a pas d’universaux. Traditionnellement, les philosophes qui défendent un tel point de vue sont appelés « nominalistes ». [4]

L’affirmation centrale du nominalisme est la suivante : l’identité de type entre tokens différents n’est qu’une identité large (= une identité « au sens relâché et populaire », selon l’expression de J. Butler). Cela veut dire qu’il suffit, pour des tokens différents, d’appartenir à une certaine classe d’équivalence, pour qu’on puisse dire en vérité qu’ils sont du même type (sur la notion de « classe d’équivalence », qui définit l’identité au sens large, cf. Comment définir l’identité ?). Il y a plusieurs façons pour des tokens d’appartenir à une même classe d’équivalence, qui engendrent plusieurs formes de nominalisme : la forme la plus simple est de porter le même nom (d’où, historiquement, l’appellation de « nominalisme ») ; cette forme est assez facilement réfutable, mais il en est de beaucoup plus convaincantes : tel le nominalisme « de ressemblance » (les caractéristiques « communes » des choses sont des tropes : des entités particulières mais néanmoins exactement semblables). Une même affirmation traverse néanmoins toutes ces formes différentes de nominalisme : les universaux, étant inutiles pour assurer l’identité de type entre tokens, n’existent pas.

Comme le réalisme, le nominalisme a ses forces et ses faiblesses :

  • La principale force du nominalisme est son caractère économique : il évite de postuler l’existence de ces entités étranges (extravagantes !, diraient les Nominalistes) que sont les universaux. Il n’existe que des particuliers : des choses du genre de celles que nous côtoyons tous les jours. Ce principe d’économie, qui fonde le nominalisme, est appelé le principe du Rasoir d’Ockham : « Il ne faut pas multiplier sans nécessité les entités » (Entia non sunt multiplicanda præter necessitatem). Cela veut dire qu’il est prudent, en métaphysique, de ne postuler l’existence que du nombre le plus réduit possible d’entités nouvelles, juste celles dont on a strictement besoin pour rendre compte des apparences [5].
  • La principale faiblesse du nominalisme est sa complexité : nous verrons, en étudiant les différentes formes de nominalisme, que vouloir se passer des universaux tout en rendant compte de l’identité de type nécessite l’élaboration de théories beaucoup plus complexes que la solution, beaucoup plus simple, de l’existence de l’universel.

Notes

[1Sur l’histoire du problème dans la philosophie occidentale, cf. Introduction à la question des universaux.

[2David M. Armstrong, A World of States of Affairs, 1997, Preface, p. xi.

[3David M. Armstrong, Universals, 1989, trad. française (légèrement modifiée) : Ithaque, 2010, p. 17-18 (nous soulignons).

[4David M. Armstrong, Universals, 1989, trad. française (légèrement modifiée) : Ithaque, 2010, p. 18 (nous soulignons).

[5Ce principe tire son nom de Guillaume d’Ockham (1285-1347), le plus grand et le plus célèbre des Nominalistes médiévaux.

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